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Werner Lambersy

 

 

photo Jean-Pol  Stercq                                                       ©2009

retrouvez l'actu de Werner Lambersy sur http://wernerlambersy.hautetfort.com/ 

 

Conversation à l'intérieur d'un mur 1 , 2, 3, 4

A l'ombre du bonzaï  
haïku extraits des Poèmes du Mangeur de nèfles (inédit)  

Les Intemporaines 

Uluru        Dernières nouvelles d'Ulysse

Biographie        Bibliographie

 

***

Conversation à l’intérieur d’un mur 4
Je ne pleure pas  
 
 
ill. courtesy linda zacks
Je ne pleure pas
Sur le massacre des derniers
Néanderthals
Par un parti de Cromagnons
…/…
Ni sur les morts de Marignan
De la Marne
D’Hiroshima ou des fascismes
Je ne pleure plus 
Trop de larmes déjà 
Trop de temps a passé dessus 
Mais je meurs
De chagrin lentement sûrement
A petit feu
Comme celui qui
Chaque jour
Boit à une source empoisonnée
Parce que ça dure
Du Cambodge au Rwanda
Et d’une Jérusalem à une autre
Et des tours de New York
A la gare de Madrid
Parce qu’on n’a rien appris ni
Compris pourquoi
Ceux qui tuent croient toujours
Qu’il n’y avait
Rien d’autre à faire
Pour le bonheur des hommes
Ou la gloire d’un dieu
Qui sont deux choses
Dont nous ne saurons jamais rien
Sauf qu’entre temps
On a tué la terre pour de l’argent 
 

mis en ligne mai 2012

 

 
 
Lors du pillage  
 
 
ill. zacks & jlmi
 
Lors du pillage
D’une caravane d’Ethiopie
On a trouvé
Deux malles en fer
Pour le bateau de Marseille
Qui part de Djibouti
 
Dedans il n’y avait
Que des carnets griffonnés
Et des bouts de papier
Beaucoup
Dont l’encre semblait pâle
 
On s’en servit
Parce qu’ici le bois est rare
Pour allumer le feu
Du bivouac
C’était mieux que la crotte
De chamelle
 
Quelqu’un a reconnu écrite
En français
Et en arabe l’en-tête
De lettre
Du marchand d’armes A. R.

mis en ligne mai 2012

Conversation à l'intérieur d'un mur 3

 

Ils disent « paix »
Mais c’est de l’arsenic rose
En sachets
Qu’on dépose sous la porte
Et dans les maisons
Contre les rats
 
 
 ill. courtesy Linda Zacks
 
Contre les gens dont on dira
Plus tard
En jetant les cadavres
Ils n’étaient pas comme nous
 
Ils disent « paix »
Mais c’est le taux de la rente
Qui tue sans
S’occuper de qui ni comment
 
***
 
L’Afrique est dans le chant
Pas dans la faim
La corruption ni le sida non
 
Mais dans la faim et le sida
Qui chantent
Malgré la corruption  
 
 
 
ill. courtesy Linda Zacks
 
L’Europe est
Dans l’humiliation du chant
 
L‘argent n’a d’autre épopée
Que les sons creux
Du tambour
Et la paix
N’est repue que pour dormir
Dans les lits souillés
D’indifférence
 
L’Amérique
Ne veut pas savoir
Et l’Asie se prend à l’oublier 
 
*** 
 
 
Guerre un peu partout
Famines tortures
Fanatismes
Haines
Par amour d’une cause
 
Et la vengeance borgne
 
L’aveugle épidémie
Des droits
Du sol
Du sang ou du plus fort
 
Et l’argent qui tue sans
Regarder  
 
 
 
ill. courtesy Linda Zacks
 
Malheur
Aux gens trop heureux !
Mais
Nos corps ne voulaient
Rien savoir
 
Ils parlaient de soleils
Très anciens
Et de mondes tellement
Habitables
 
Que la moindre caresse
Soulevait
Des océans de plumes
Sur la peau douce
De l’âme
 
Où la paix
Peut se poser  comme
Se repose
Sur la houle
Le vol têtu des oiseaux
Migrateurs 
 
Mis en ligne en mars 2012  

 

 

 

 

 

 

Conversation à l'intérieur d'un mur 2

 
ill. courtesy Linda Zacks
Ils se promènent partout
Avec des armes
Sur la même terre que moi
 
Sur cette terre
Qui est une chose d’aucun
 
 
Et ne me dites pas
Que j’ai tenu des femmes
Dans mes bras
Pour faire l’amour comme
On retient
La meute derrière la biche
 
Ils se promènent partout
Le long des côtes
Et des camions
Entre les clôtures de fils
Électriques
Et les frontières interdites
Dont ils sont
Les kapos peu stipendiés
 
 
ill.jlim
 
Sur cette terre
Qui est une chose d’aucun
 
Leurs dieux ont toujours
Porté des bottes
Et l’uniforme de l’au-delà
 
Et ne me dites pas
Qu’ils marchent au pas de
L’oie parce qu’ils
S’aiment comme des amis
 
Car en faisant l’amour
Nous sommes
 
Nus à personne et libres
Sans armes
Sans le moindre tabou
 
Sur cette terre
Qui voulait bien de nous
 
- - - - - - -

 
ill.jlim
 
 
Pour passer le temps
Qui est long
Quand on est mort
 
Il faut apprendre
A compter les feuilles
Mortes
Et les cailloux
Là où l’on est enterré
 
Pour profiter du temps
Qui est si court
Quand on est vivant
 
Il faut apprendre
A compter comme l’eau :
Du nuage
A la pluie et de la pluie
Aux ruisseaux
 
Dans les deux cas
Vu de l’éternité
C’est pas la mer à boire

mis en ligne octobre 2011 

 

 

Conversation à l'intérieur d'un mur 1

inédit à paraître en octobre aux ed. Rhubarbe

 

 
ill. jlmi
 
 
Déjà 
Ce que j’écris
S’efface en l’écrivant
 
Comme une lampe
Encore chaude
Que la lumière a fui
 
Un phare
Qui ne sait plus
Où la mer s’est retirée
Un oiseau
Qui se retourne
Et ne voit rien du vent
Qu’il a brassé
 
Est l’amour
Et que s’est- il passé
Ces derniers dix
Mille ans   
 
*                              
Le corps s’est fatigué
 
La photo d’identité
Qui avait une laideur
D’avance
Sur l’ourlet des lèvres
Et l’arrondi des joues
A aujourd’hui raison
 
On ne sait
Quel tampon de douanes
Ou de police du temps
A pu frapper si fort
Ni quelle agrafe
A rouillé près des tempes
 
Pourtant
On se servait de ça pour
Passer
Les frontières des filles
Et voyager
Dans le lit de leur regard
 
*
 
Rien de plus dur que
Les noix
De muscade du passé
 
Mais la râpe du temps
Est en inox
Alors
Pour aimer encore un
Peu
 
On feuillette
Les cahiers d’écoliers
Les brouillons
Et les livres d’images
Défraîchis
Que la vie a griffonnés
Sur la peau
 
Pour passer
L’examen de savoir
Si l’âme avait 
Espéré autre chose
 
Un serment un mot
Par exemple
Un billet aller simple
A deux
Pour n’importe où
 
*
 
Je me souviens des instants
Où j’étais l’univers
Quand il n’y avait
Rien  d’autre que l’évidence
 
Je me rappelle être sorti
Du temps
Pendant que tu donnais
Mon nom
A chaque goutte de pluie
Qui tombait
Sur la vague en désordre
Des longues
Inondations de nos sens
                
Et on faisait
L’amour de toutes les façons
Qu’ont les nuages
 
Je me rappelle
De chaque fabuleux vagin
Du crépuscule
Et de la chair de poule
Des étoiles
Sur la peau douce du monde
 
Des secousses d’automates
Dans la vitrine de Noël
De nos corps
 
Des coups de reins du vent
Quand tremblaient
Dans l’arbre de nos désirs
Les lampions
Multicolores d’une caresse
 
Et surtout des trottoirs vides
Du silence
Sur les digues
Face au trou noir de l’océan
Que soulève
D’un râle
La volupté houleuse de la nuit
 
Jusqu’à ce que la lumière pâle
Frotte son zeste
De citron
Sur la gencive rose de l’aurore
 
Rien n’est venu
De ce que nous attendions
Avec l’obstination
De  ceux qui grattent
Dans le plâtre des  cellules
Le compte des jours
 
Aucune aube
Qui ne soit restée une aube
Aucune lumière
Que l’ombre ne rattrapera
 
Et nous nous somme mis
A aimer
 
La persistance des vinaigres
Et l’amertume
Insatisfaite des alcools
 
Rien n’est venu
De ce que nous attendions
 
L’instant
N’est pas dans ce qui attend
 
*
 
Aujourd’hui nous sommes
Ce que l’attente a
Fait de nous
 
Quand donc viendront
Ces choses
Entendues chaque fois
Que souffle
Dans la tempête
L’écho des promesses
Non tenues
 
Sans qu’on sache par qui
Ni de quoi ils s’agit
 
Et qui sait si cette absence
N’est pas
Tout ce que l’on attendait
 
*

 mis en ligne juillet 2011      à suivre...

 
oOoOoOo
 

A l’ombre du bonzaï

 

14  derniers haïku extraits des Poèmes du Mangeur de nèfles (inédit)

photo jlmi
 
Le chat dort,
il déteste qu’on éternue
pendant qu’il poursuit des souris
 
Bruit de pluie
sur les toits de tôles
n’ont pas l’air de s’aimer ces deux-là
 
Tilleul
en fleurs, parfum
tout à coup, passant qui ralentit
 
On porte
les olives au pressoir,
l’huile aux hanches d’amphore danse
 
L’énorme
courgette en fleur
nous a fait rire la voisine et moi 
 
Pensée
parfaitement lisse,
après on peut ratisser l’allée déserte
 
Arrosé
les géraniums,
le voisin du dessous croit qu’il pleut
 
Au jardin
saison des légumes,
elle me lance : tu n’es pas romantique
 
Petite brise,
marronniers en fleurs,
les étoiles sortent de leur silence
 
Papillon
surpris dans la fleur
du nymphéa, libéré pour les noces
 
L’arbre
est procédurier,
conteste sans fin les bornes du ciel
 
Manger
le somptueux kaki
en sandales dans un sous-bois de pins
 
Chant de pluie
sur les tuiles chaudes,
ils se retrouvent les vieux amants
 
L’eau
a lu l’univers,
une goutte sur tes seins me suffit

mis en ligne en juin 2011

 

 

14 haïku nouveaux extraits des Poèmes du Mangeur de nèfles (inédit)   

photo jlmi

 

15 milliards
d’années lumière,
toujours aussi pressées d’aller où
 
Vieux
cerisier, peu de fruits
pourtant beaucoup d’oiseaux
 
Moineau
dans le maigre soleil,
sur le même banc nous attendons
 
Pigeon
derrière la vitre,
sur mon bureau courrier en tas
 
Ciel gelé,
les mouettes et moi
calligraphiés à l’encre de Chine
 
Le vent
repasse l’étang,
boutons de manche des canards
 
Chaque soir
tohu-bohu d’oiseaux
discutant la politique du crépuscule
 
Cigogne
aux yeux rouges
dans la fenêtre noire, bouteille vide
 
Les vers mangent
les morts, les poules
mangent les vers, je dévore les poules
 
Pie trop
lourde pour la branche,
des moineaux s’y posent moqueurs
 
Jardin
de ma voisine,
les oiseaux semblent imprimés
 
Aucun oiseau
n’a chanté ce matin,
veilleuses des lilas dans la brume
 
Au matin
chant des merles
puis les vêtements comme d’un autre
 
Filles
en blue jeans
dans la foule, le nid dans les roseaux

 

14 nouveaux haïku extraits des Poèmes du Mangeur de nèfles (inédit)  

photo jlmi

 

Le vent
toujours en train
de courir après tout ce qui bouge
 
Comment
pourrait-il répondre,
une pivoine rouge occupe sa pensée
 
Dans le monde
beaucoup de morts,
beaucoup de monde dans chaque mort
 
Lanternes
dans la nuit chaude,
quand mes amis seront-ils de retour
 
Du balcon
de la gare de Lyon,
on ne voit pas les trains partir
 
L’avion
est un ascenseur
qui ne dessert que le rez-de-chaussée
 
Couple
de cyclistes au bord
du canal, l’eau prend la photo
 
Trilles
dans l’aube bleue,
dans la rue première sirène de police
 
La gamelle
du chien reste vide
il s’est assis devant l’horloge 
 
Aujourd’hui
aiguille trotteuse,
demain la grande puis la plus lente
 
Trois jours
sans parler à personne,
fanes abandonnés au fond du potager
 
Taches
brunes sur les mains,
taupe dans le gazon de plus en plus
 
La nuit
mon ombre va
n’importe où, alors j’allume la lampe
 
Un miroir
n’est jamais seul,
il rêve de se reposer devant le vide

 

14 haïku extraits des Poèmes du Mangeur de nèfles (inédit)  

 
 
photo jlmi
 
Lent
je me réveille,
peau de mue de la chenille 
 
Érection
du matin, pour rien
comme lorsqu’on hisse les couleurs
 
A ce soir
tu claques la porte
nid de poules dans chaque parfum
 
Chaque chose
à sa place habituelle,
dans la chambre, cerf-volant  de toi
 
Idées
noires toute la journée,
je change l’eau des poissons rouges
 
Murs tagués
dans l’immeuble,
des noms, des noms, comme en cellule
 
Fin du marché,
des vieux se courbent
en deux, ils fouillent les cageots
 
Averses,
les pigeons se mettent
à marcher parmi les gens pressés
 
Dans le bus
quelqu’un pèle
une orange, j’oublie de descendre
 
Méditation
devant la Joconde,
mais vraiment trop envie d’aller pisser
 
Trop de musées,
un buisson d’azalées
les remplace tous en cet instant  
Soirée froide,
les toits d’ardoise
comme des taureaux de combat
 
Le chat
s’est couché en plein
sur mes papiers : le poème c’était lui
 
Son amitié
m’apporte du silence,
ensemble nous regardons les nuages  

 

oOoOo

 

 

Les Intemporaines 

 
 
photo wl
 
 
Le temps est sans fin
L’espace est sans fin
 
Et sans fin
Ni repos les matières
 
Car est matière
Ce qui résiste au désir
 
L’homme
L’ouvrage et son désir
Sont sans fin
 
Et la bombe
D’Hiroshima tombera
Sans fin
 
Rudérales
Sont les fleurs
De nos jardins saccagés
 
Sur les décombres
Et le remblai en friches
De nos consciences
 
Lumière
Les cendres du soleil
 
Cosmos
Ce qui couve encore
De son feu
Dans l’incendie
Aux lisières aveugles
 
Et la pluie noire
Des moussons du vide
 
Mais l’ombre
Marquée sur un pan
Carbonisé d’Hiroshima
 
Est le fantôme écorché
De qui passait  
Sous les bruissements
De cerisiers
 
Dont on disait en ville
C’est le frisson
Le plus secret du beau
 
Qui seul peut
Nourrir l’âme humaine
Mémoire
Le terrain vague
Où la végétation sauvage
 
Des images d’Hiroshima
Repousse toujours
 
Parmi les gravats
De l’horreur instantanée
 
Et les crépis boursouflés 
De la peau
Et les pustules de la peur
A venir
 
Brûlis  
Où l’ortie amère persiste
Plus têtue
 
Que l’oasis dans le désert
Du cœur
Ou le nerf
Des coqs décapités
Que la fureur fait courir 
 
Les mots
Comme des gants
Oubliés rêvant de caresses
 
Que la main
Ne peut connaître que nue

Après ce souffle
Et l’érection priapique
De sa puissance
 
Que faire
Du souffle faible
Qui habite la carcasse
 
Et sa trace
Dans le verbe proféré
De la férocité
 
Sinon
Répéter la présence
Qui dénonce
 
Et le verbe
Qui embrase autrement
 
L’innocence
De ce qui apparaît
Quand la beauté enfante
 
Nos regards
Et l’orgasme naïf
De l’aurore après l’aube
 
Ou l’horizon
Qui recule pour
Laisser place à l’immense
 
Mon âme
Faudra-t-il boire
Dangereusement penchée
Comme la girafe
Qui fait le grand écart au
Bord des berges
 
Où nage
Entre deux eaux boueuses
Le crocodile
Aux bonds soudains
Et prodigieux pour prendre
Au cou et entraîner
 
La proie aux yeux trop doux
 
Ou comme le ginkgo
Dont les racines s’abreuvent
A la nappe profonde
 
Lorsque tombe
La foudre aveugle d’en-haut
 
La vie par les oiseaux
La mort par l’homme-oiseau
 
Dont les œufs
De coucou ont dépeuplé
Le nid de la couvée des autres
 
Mon âme
A l’âge de la matière ardente
 
Elle est née du chaos et chante
Un chant qui monte
A pleine gorge depuis le néant
 
 
La seconde de silence
Après qu’Hiroshima
A cessé de disparaître
 
La seconde de silence
Après qu’on a ouvert
Le camp d’Auschwitz
Et découvert
Jusqu’où peut retomber
 
La nature trahie du nom
D’homme
 
La seconde de silence
La même
 
Que rien d’imaginable ne
Peut meubler
 
La reconnaîtrons-nous et
La ferons-nous nôtre
 
Le poème
Sera-t-il la suivante
Qui du fond de notre âme
 
Fera paraître
Après ce total déblaiement
Des illusions
 
L’espace pris
Par la première note
Du premier chant lancé ici
 
Aussi intact que la seconde
Avant l’horreur  
 
Jusqu’où
Faudra-t-il curer
L’étang des certitudes
 
La plaie ouverte
Des crépuscules au ras
De l’horizon
 
Et qu’aurons-nous
Encore à respirer d’air
Qui ne soit pourri
 
Par le passage
Dans le cloaque obscur
De la mort
 
Et les sanies
Dans la bouche du verbe
 
Alors qui
Osera dire je t’aime
A la louange de ce qui est
 
Si ce n’est le poème
Qu’aucune apocalypse ne
Désarme
 
Lui le souffle le plus haut
Et le plus faible
 
Des mots qui l’emportent
Vers les ténèbres libres
Et dévorantes de la beauté
 
Combien de temps
Faudra-t-il avant
Qu’un premier chien
Perdu ne s’aventure
 
Et dans le camp vide
Des crématoires
Et dans le champ
D’Hiroshima
La ville comme un œil
Sans rien dedans
 
Combien de temps
Avant que nos lèvres
Ne produisent tout bas
Le bruit des mots
Perdus par le chagrin
 
Combien de temps
Avant que dans la tête
Ne retombent l’écho
La fumée la poussière
Et tout ce qui recouvre
Les eaux troubles d’hier
 
Où se tiennent debout
Les échassiers de l’âme
Une patte sous les plumes
Et l’autre dans la boue
 
Comme ces fours
Et ces tours dont s’obstine
Le rappel
 
Malgré les ans tranquilles
Et les nuages qui oublient  
Là où ils ont souffert
La chute brutale
Du soleil
 
Le flash
Photographique
Monstrueux du ciel
 
Là où ils connurent
L’épouvante
De voir s’effondrer
 
Le château de cartes
De la lumière
 
Là nous avons désuni
La matière
 
Et rendu éparse
La poussière universelle
De l’harmonie
 
Et nous voilà contraints
De promener
Les animaux grimaçants
De la laideur
 
De les nourrir du lard
Grouillant
De la vulgarité de l’âme
 
Et d’attendre
L’amoureuse impatience
Que promet
Le vertige d’être l’œuvre
Nous sommes décombres
Sur les décombres
De nous-mêmes
 
L’art qui n’est qu’amour
A reconstruire
Peut seul
 
Nous rendre les beautés
Des débuts
 
Car rien n’encombre
Sa prophétie
De n’être à lui-même
Que liberté de naître
 
Tout oiseau qui se pose
Sur l’herbe où repose
Le souffle d’Hiroshima
 
Marche sur de couches
De morts
 
Tout papillon qui bat
Des ailes pour s’enivrer
De pollen
Remue des cendres
Qui prennent la lumière
A la gorge
 
Et quand un crépuscule
Teint ses mains au henné
Pour épouser l’ombre
 
Que reste-t-il d’autre
Que nos pauvres paroles
Dans la chorale des choses  
 

                                                                   image extraite du film Pluie Noire de Shohei Imamura

 

Cependant
Le temps tout entier
De l’instant
 
L’instant tout entier
Du temps
 
Restaient suspendus
Comme aux lèvres
Un baiser juste donné
 
Et la vie qui connut
Tant de déluges de feu
Et d’eau sur les terres
 
Comme un manteau
De verre qu’on met
Et qu’on retire selon
 
La vie têtue revient
Avec le rose aux joues
Des jeunes filles
 
Et l’archet de la sève
Contre la corde
Neuve des jeunes gens 
 
La vie comme un couple
Sous le noir
Parapluie des mystères
 
Ou l’ombrelle
Claire d’un feuillage
Frissonnant de promesse  

eau-forte de Christine Gendre-Bergère  2010

 

Quelque chose est monté 
Du rien qui restait
D’Hiroshima
 
Peut-être la paix possible
D’une musique sans
Intentions
Comme on chantait la vie
Dans les baraques
De la Shoa
 
Comme on enlève
Son chapeau en entrant
Quelque part
 
Sans voir où l’accrocher
 
Quelque chose
Qui ferait qu’on entende
 
En touchant
Une pierre restée à terre
 
Qu’elle chante au-dedans
Autant
Que les étoiles au-dehors
 
Que le poème se tient là
Pour le dire
Et l’art
Afin que dure une beauté
Indifférente
 
Qui doit
Tout à son regard vers elle  
 

oOo

 

"Dernières nouvelles d'Ulysse"

extraits inédits 

 

Poème
 
Comme à poignées les traces
de particules
dans les grands accélérateurs 
de la paroles
 
L'esprit pareil à ces plages
que la marée dénude
et abandonne aux varechs
 
A son odeur 
obsédante de sexe
et de grand large où naviguer
 
Le corps 
dans la poussée 
des vagues et de l'écume
 
Pour se mêler 
aux terres promises 
depuis les encens incertains 
de la brume
 
Tandis que l'aube roule 
un mégot qu'elle rallumera 
au tison pâle du soleil
 
 
Car pris au jeu de retrouver 
le jour 
nous tournons dans la porte 
tambour 
du grand hôtel de l'espace
 
Tant qu'une mort centrifuge 
ne nous expulse pas 
comme le plumet éparpillé 
des pissenlits
 
De l'ombre ! 
De l'ombre si on veut voir 
quelque chose de la lumière
 
et qui se cache dans la lumière 
comme la nuit en nous
 
et s'il n'y a rien qu'importe 
nous aurons été tout entier 
dans la puissance de ce rien
 
Dans le compartiment fumeur
du passé
Ulysse regarde
la pluie griffer la vitre
où est écrit
"Il est dangereux de se pencher"
 
Dehors
des milliards de mondes
foncent sur des rails invisibles
 
Allongé sur sa couchette
Ulysse écoute le long bercement
de leurs boggies
 
Comme la mer jadis
contre la coque de son bateau
 
Et la matière fait entendre
un bruit d'armature qui travaille
 
et craque
avec les vents dans lesquels elle
taille un trou
 
Dehors
la lune disparaît dans une sorte
de noli me tangere
 
On passe 
devant des gares
rendues illisibles par la vitesse
 
Comme ces pages
du dictionnaire qu'on feuillette
pour un seul mot
 
Ulysse pense à l'épure
à l'empenne des perspectives
à la planche du trait
 
à la beauté
que l'homme supporte si peu
que presqu'aussitôt il devient
un rebelle
 
puis
il songe au ventre de la femme
 
avec à gauche
une lèvre pour l'aurore
avec à droite
une lèvre pour la tombée
du jour
 
et un passage
où la durée suit un cours inconnu
 
Alors du haut des remparts
des tours de garde
de sa peau
 
il fait brûler
de grands signaux de feu
qui remplissent en silence le ciel
 
"Ainsi de l'élasticité à l'esprit 
des paroles et de poésie"
 
Mystère !
qui disparaît dès qu'on s'éloigne
de la matière
mais qui demeure comme la sève 
en hiver
 
Ici commencent le chant
et les secrets 
du chant
 
forés par les trépans du souffle
dans la poitrine
trop étroite
 
où dorment millénaires les lourds
hydrocarbures
des forêts englouties de la clameur
 
L'âme
au sommet des derricks
des puits et des plateformes
en mer
 
où s'épuisent dans le vide
la torche
bruyante et dévorante de l'être
 
comme ces courtes allumettes
frottées dans les grottes
du cosmos
 
affole
les lucioles si peu matérielles
de la substance
la double nature si incertaine
de la matière
et l'éclat
métronomique des quasars
de l'amour
 
La parole
matelassée de camisoles
et de corsets
 
jamais ne servira notre effort
nous n'aurons pas besoin
de mentir
les mots le feront pour nous.
Ainsi sur les cartes 
les géographes emplissent-ils 
les blancs avec des images
 
Et sur les collines inhabitables 
ils placent des éléphants 
imaginaires
 
Cependant rien d'inutile 
et la mort 
dont vous êtes le compost 
offre aux racines 
du verbe 
la gangue cryptogamique 
de son compost 
de planètes et de ténèbres
 
Tout regard change 
ce qu'il observe : Orphée 
se retournant sur Eurydice 
n'a rien perdu
 
Déjà c'était une autre mais 
comme elle 
il nous faudra mourir pour 
comprendre cela
La musique remplit l'absence 
laissée par le désir
 
Nécessité du poème 
car d'abord il est nécessiteux 
mais le chant vient de plus loin
 
L'énergie noire 
du poème se nourrit 
comme grossit 
la pulpe d'un fruit dont la peau 
n'a pas de limites
 
Ici commencent le chant 
et les bruissements 
en berne
 
Du chant 
des oriflammes de la misère 
d'aimer et d'être aimé
 
flottant parmi les bannières 
banales 
soumises aux suzerains 
de nos sens
 
et battant 
comme au mat de cocagne 
d'une fête foraine
 
Saisissement de la réalité 
comme d'une truite 
pêchée à la mouche 
dans le cours d'un torrent
Immense !
Immense la mer
Et que sait le peuple
des nageoires et des coraux
 
de l'empire
élastique de ses grossesses
 
Immenses !
Immenses les cieux
Et que sait le peuple des ailes
qui rampe sur l'horizon
 
de la grandeur des gravières 
de nos galaxies
 
Immense !
Immense le faste pharaonique
des orgasmes
Mais que sait le peuple 
des caresses
 
des laves utérines et des scories
qui font bouillir la pierre 
et fumer les océans
Immense !
Immense l'amour
Et que sait-on de la composition 
immatérielle ou non
 
de l'ange qui entoure et protège
nos fragiles émois
comme la coquille de l'œuf
 
"l'âme tient la géométrie 
pour une dégradation"
 
Ô vous belles-de-nuits
sur les murets 
en ruines des crépuscules
 
laissez dormir le vieux lézard
de la lune
 
qu'il mue tranquille
comme le livre laissé ouvert
sur un rêve
 
Toi seule ô mon aimée 
tu sais 
que dans mes chaussures 
neuves 
j'ai des chaussettes trouées 
 
La vulve 
pneumatique des narines 
frémit
 
Le cubilot 
du fourneau de la bouche 
va verser ses aciers
 
Ici commence le chant 
et les pierres 
levées
 
les totems et les autels
 
D'une prière 
lancée des promontoires 
et des falaises 
que l'ouragan tranquille 
du ciel festonne 
d'écumes 
et de lumières sibyllines
 
Rongeant les blocs de sel 
gemme des noms 
d'ancêtres 
de plus en plus anonymes
 
car ils sont morts 
et ont chanté leur partie 
d'une rive à l'autre
 
des abîmes sans réponse 
dans l'interminable 
procession
 
et c'est comme une craie 
qui casse clatit 
et s'écrase
 
contre un tableau d'école 
où l'on écrit 
pour les petits qui recopient 
dans les cahiers
 
"La mort seule 
et sans aide extérieure 
a moins tué que les hommes"...
 
car ils bâfrent et font bouffer de la mort
plus que la vie n'en a besoin
 
Ils jouent dieu pile ou face
en soufflant les bougies
du gâteau des morts
 
massacrent
sacrifient et font souffrir
au-delà d'innombrables 
angoisses
 
construisent leurs maisons 
avec la caillasse 
ayant servi aux lapidations
 
et boivent 
des alcools maternels 
dont ils revêtent les masques 
innommables
 
Mais la Mer morte de l'oubli
les force à flotter
malgré eux
 
qui veulent tant s'y enfoncer
 
L'encombrant 
violoncelle du remords 
ils le traînent partout payant
 
double tarif
dans les transports publics
 
et double travail
pour l'accorder le soir
avant le concert du sommeil
 
Ils pleurent et regrettent
d'avoir nié leurs enfants
en niant leurs assassins
 
qui nous avaient balancés
comme à des chiens 
de meute
 
...
 
A contempler l'univers
où l'on vit
peut-être attrape-t-on
"la peau de l'âme"
 
 
***

Autre inédit, en prose, "Millenium" en Voix Dissonantes

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A propos de la Toilette du Mort par jlmi

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Biographie

Comme un peu ‘’de la peau de l’âme’’…

 

Quelques recueils comme autant d’écueils

Quelques lecteurs comme autant d’amers sur des côtes inconnues

Quelques amis comme autant de miracles…

 

Né à Anvers le 16 novembre 1941, scorpion donc qui craint autant la pleine lune que le plein soleil. Les titres de ses publications résument à eux seuls les strates de son parcours.

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Dernières parutions

   

           

 

 

Survol bibliographique

 

Caerulea, 1967
Radoub, 1967
À Cogne-mots, 1968
Haute tension, 1969
Temps festif, 1970
Silenciaire, 1971
Moments dièses, 1972
Le cercle inquiet, 1973
Groupes de résonances, 1973
Protocole d’une rencontre, 1975
33 scarifications riruelles de l’air, 1976
Maîtres et maisons de thé, 1979
Le Déplacement du fou, 1982
Paysage avec homme nu dans la neige, 1982
Géographies et mobiliers, 1985
Quoique mon cœur en gronde, 1985
Komboloï, suivi de Chànd-Màlà, 1985
Stilb, 1986
Noces noires, 1987
L’Arche et la cloche, 1988         
Un Goût de champignon après la pluie, 1988
Talkie Walkie Angel, 1988
Cantus obscurius, 1989
Entrée en matière, 1990
Architecture nuit, 1992
Volti subito, 1992
La nuit sera blanche ou noire, 1992
Grand beau, 1992
Le nom imprononçable du suave, 1993
Quinines suivi de Grammaire du désordre, 1993
La nuit du basilic, 1993
L’Écume de mer est souterraine, 1993
Errénité, 1994
Anvers ou les anges pervers, 1994
Tirage de têtes, 1995
Journal d’un athée provisoire, 1996
Chronique d’un promeneur assis, 1997
La Magdeleine de Cahors, 1997
Étés (avec Henry Bauchau), 1997
Pays simple, 1998
Petits rituels sacrilèges, 1998
D’un bol comme image du monde, 1999
L’horloge de Linné, 1999
12 poèmes ventriloques, 1998
La Légende du poème, 1998
Ecrits sur une écaille de carpe, 1999
Singuliers regards, 2000
Dites trente-trois, c’est un poème, 2000
Je me noie, 2001
Pour apprendre la paix à nos enfants (avec Léo Beeckman), 2001
Ecce homo (jeu-parti) (avec Otto Ganz), 2002
Puits, cachettes et passages, 2002
Carnets respiratoires, 2004
Journal par-dessus bord, 2004
Echangerais nuits blanches contre soleil même timide, 2004
L’éternité est un battement de cils (anthologie personnelle), 2004
Rubis sur l’ongle, 2005
L’érosion du silence, 2005
L’Invention du passé (1971-1977), 2005
Uluru, 2005
Coimbra ou l’antiphonaire d’Orphée, 2005
Les gratte-ciels de Bruxelles, 2006
Achill Island note book, 2006
Parfums d’apocalypse, 2006
La Toilette du mort suivi de Ezra Loomis Pound, 2006
Impromptu de la piscine des amiraux, 2008
Corridors secrets, 2008

 

Présence de la poésie   2009   Edition Des Vanneaux  avec des études de Paul Mathieu, Otto Ganz et Jean-Louis Poitevin ; des photos par Louis Monier et Jean-Pol Stercq, des dessins de Michèle Crenne et Sarah Kaliski et une bibliographie complète par Daniel. De Bruycker
Te spectem   2009   Editions Tipaza, 14 poèmes accompagnés de 5 peintures de Richard Bréchet
Erosion du silence   2009   Editions Rhubarbe,  avec 22 photographies en noir et blanc de Jean- Pol Stercq
 
Gespräch im innern einer mauer   2009   Ed En Forêt / verlag Im Wald ; couv. Gabriel Lalonde 
Dernières nouvelles d’Ulysse (partiel)   2009   Ed Vent de terre
Devant la porte   2009   Ed du Cygne, avec  81 photos en noir et blanc de Claude Allart 
                                     
Erre   2010    Concept édition gravure feuillets peints de Regis Lacomblez
 
Cuppra marritima   2010   Ed La Porte 
                                      
Cosmogonies et autres rêveries   2010   Eau-forte/aquatinte de MO Cassagne  Arnheim-g  diff. Paris
 
Notes en plein vent   2010   Ed. galerie Jae Chang Jang   Séoul  128 pages ; illust. et postface Kim  Sang Sook 
 
Pluies noires   2011   Ed galerie La Hune Brenner  avec 4 eaux-fortes de Christine Gendre-Bergère  Titre de Hashiro Kanno
 
Teneurs fortes en tanin   2011   Ed Ficelle  Vincent Rougier
 
De Brins et de Bribes   2011   Ed du Cygne  Encres originales de Jean-Louis Millet 
 
Un chemin de croix amoureux   2011   Buchgestaltung, holzschnitte , und konzept  Eva Gallizzi  
 
Conversation à l’intérieur d’un mur », 2011 Eds .Rhubarbe 
 
Le cahier romain 2012  Ed du Cygne  
 
 
En attente :
 
« Dernières nouvelles d’Ulysse » – en cours 2012 (actes sud ?)
*Paris / Paris aller-retour   ficelle et / ou  Régis Lacomblez .
*Archie Shepp  - Avec R Bréchet et W L. à La Galerie (Berlinval) 2010
*Yawar fiesta – Ed. Musiques et recherches  opéra acousmatique : livret W.L.
composition Annette Vande Gorne  avant - première Paris à la délégation générale    février 2010
 

 

Comme base de ce "survol", la bibliographie exhaustive de Werner Lambersy établie par Daniel De Bruycker que je remercie

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