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Inédits

 

*** 

 

Mau

 

      De son sixième étage il contemplait la foule qui déambulait dans la rue ; il souriait en pensant à celle qui d'un moment à l'autre se mêlerait sans doute à ce grouillement de tâches de couleur, vêtements légers qui seyaient à la saison .   Il scrutait ces grappes de badauds qui s'agglutinaient au plus proche de la porte du hall. Pressés contre les barrières tous attendaient de voir passer  ceux qui maintenant ne tarderaient plus . L'impatience montait, elle devenait palpable, mouvante, semblable à un corps qui se plie, se prête au désir ; au désir du désir ! Il se félicita d'avoir acheté ce petit appartement malgré les travaux . La vue sur le boulevard lui plaisait vraiment . C'était là son premier achat, alors qu'il avait atteint depuis longtemps déjà, l'âge où d'ordinaire on engrange les dividendes, voire les plus-values . Il avait toujours résisté à cette volonté, ce besoin partagé par beaucoup, par cette foule qu'il surplombait sans doute, de posséder. Et puis, cette annonce, une opportunité : petit appartement sur le boulevard, à saisir . Suivait une adresse dans un quartier qui lui plaisait depuis l'enfance. Il ne savait  pas ce qui avait emporté sa décision, la clarté des lieux, leur sobriété ou, le fait simple, mais au combien précis, de sa présence quand il se présenta pour visiter ?.

        Il s'accouda  un peu plus sur la barre de sûreté, se pencha pour essayer de l'apercevoir, elle venait de partir ! Il ne la vit pas parmi tous ces autres, il leur en voulut à la lui dissimuler. Puis pensa que peut-être elle longeait les murs, la pierre blonde sous le soleil ; qu'elle se frayait un passage entre elles et les corps de plus en plus nombreux, serrés, au fur et à mesure qu'approchait le moment tant attendu par chacun de ceux qui se trouvait là . Il aurait tant aimé l'apercevoir une seconde, alors que l'odeur de son corps flottait encore dans cette pièce qui était devenue la chambre ; C'était là qu'approchaient qu'il l'avait aperçue pour la première fois. Il frissonna . L'air était sec  ! Il eut envi d'elle, de la sentir tout contre de lui . Il se tourna un bref moment vers l'intérieur de la pièce, elle était-là ! Son image, sa présence demeuraient dans le froissé des draps . Il sourit ! Jamais il n'aurait osé imaginer à quelques semaines de là , quand il entra dans cette pièce vide, ce vers quoi la vie l'emporterait. Ce jour-là elle se tenait debout, au centre de la pièce, dans la lumière . Elle lui avait souri et pourtant il ne vit que la tristesse de ses yeux gris .  Elle le regarda approcher sans esquisser le moindre geste . À croire avait -il pensé que le soleil qui entrait dans la pièce la piégeait, ou qu'elle avait dans son ascendance quelque Mau égyptien ; le corps souple qu'il devinait sous sa robe  ainsi que la démarche fluide qu'il lui prêta avant même qu'elle ne fit le moindre pas plaideraient, il en était certain, pour une telle parenté.

       Il avait hésité avant de s'avancer, il lui semblait que ses yeux se rétrécissaient à mesure qu'il progressait vers elle . À tout moment, il était prêt à se rejeter en arrière pour éviter l'attaque, le coup de patte. Le pas de côté pouvait aussi s'imposer. Il se reprocha son corps lourd, vieilli ; il ne pourrait en rien rivaliser avec celui de cette femme dans la fuite . Il sut au premier regard qu'elle pourrait le blesser si l'envie lui en venait sans qu'il puisse  s'y opposer.  Il regarda ses mains, elles étaient d'une troublante jeunesse . Ses ongles manucurés étaient vernis rouge sang . Il fut presque surpris de ne pas y voir l'effilé de griffes . Il s'attarda plus que de raison sur la couleur de ses ongles, puis ses yeux remontèrent très doucement jusqu'à la naissance des poignets qu'elle avait fins . Il se trouva ridicule de penser à cela, cette phrase, ce :  ses poignets qu'elle avait fins  . Il l'avait lue, entendue tant et tant de fois quand il s'agissait de  qualifier la beauté fragile, touchant à la candeur, d'une jolie femme ; il aurait voulu trouver d'autres mots. Que son émotion face à elle ne soit pas trahie, amoindrie par les mots même qui lui venaient pour la qualifier, d'autant que les yeux de cette femme lui disaient tout autre chose à présent ; ils lui parlaient d'une sauvagerie qui … Il se trouva minable ! Tout le désertait alors qu'il avait plus que jamais besoin de son aplomb ; celui qu'on lui reconnaissait avant, dans sa vie professionnelle, et qu'il avait fini par considérer comme un acquis, quelque chose qui lui était innée . Mais aujourd'hui il devait bien se rendre à l'évidence devant cette femme, durant toutes ces années beaucoup lui avaient menti sur lui-même.  

 

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          Dès qu'il l'avait vue, il avait su qu'il achèterait cet appartement, simplement parce qu'elle s'y était tenue, debout, dans la lumière . Il ne savait rien d'elle sauf qu'elle était là et que cela lui suffisait . Il avait cependant fait durer la visite, l'avait suivie, respirée, la faisant repasser plusieurs fois dans le couloir de soleil qui tombait de la fenêtre . Chaque fois celle-ci, en ombre chinoise, lui donnait à découvrir un peu plus son corps . Il en était tout à la fois transporté et honteux car il n'était pas dans ses habitudes de se conduire de la sorte . Elle fit semblant de ne s'apercevoir de rien et se prêta au jeu qui recommença les jours suivants ;   chaque fois plus long, plus intime, et chaque jour lorsqu'il arrivait dans l'appartement il craignait qu'elle ne s'y trouvât point . Chaque fois cependant son bonheur grandissait lorsqu'il la retrouvait dans l'une des pièces, comme par hasard . Combien de semaines s'étaient écoulées depuis leur rencontre, depuis que, pour la première fois il avait croisé les yeux gris de Mau ? - comme il la surnommait maintenant - Il n'en avait pas tenu le compte et ne le voulait pas ;  il lui aurait simplement appris qu'il avait vieilli encore un peu plus, et qu'elle était toujours aussi belle.

       Dehors il y eut de grands cris, des encouragements. La caravane publicitaire passait sous la fenêtre, jetant à la volée des objets sans valeur à une foule qui  n'était plus qu'une masse informe, déplacée par à-coups, mue par une seule et même volonté . Les mains ensemble se tendaient pour saisir qui un fanion, qui une casquette ; des dizaines de mains tendues vers un seul et même but, dérisoire, ridicule. Il pensa à ses propres mains sur son corps ; ses mains seules, sur le corps félin de Mau. Le bonheur le submergea « Mau je t'aime » murmura-t-il . Il revint au spectacle de la rue . La foule était indescriptible, la rumeur couvrait le bruit des moteurs, des motos . Le peloton n'allait plus tarder, il se pencha un peu plus, s'appuya de tout son poids sur le garde-corps pour tenter une fois encore de l'apercevoir dans le soleil . Ses doigts serraient la barre avec force, comme il aurait aimé enserrer le corps de Mau. Il se pencha encore, en limite d'équilibre et l'aperçut soudain, point vif, chevelure brune, galopante sur le dessin des épaules, sur cette peau qu'il aimait tant ; dont il ne pouvait plus se passer . Elle s'apprêtait à tourner le coin de la rue, la station de taxis se trouvait juste après, bientôt elle montrait et disparaîtrait dans l'un d'entre eux . Il voulait l'appeler, crier son prénom pour qu'elle se retourne ; que son visage s'inscrive en contre-sens de la foule avant que son regard ne la perde tout à fait. Il l'appela, d'une voix presque suppliante : « Mau », une seule fois, et ces trois lettres contenaient le peu qu'il savait d'elle ; tout ce qu'il en ignorait . Il s'appuya davantage encore sur la balustrade, comme si son corps voulait ainsi donner plus de puissance à sa voix. C'est alors que ça se produisit, elle céda sous son poids. Avant de s'écraser sur la foule, six étages au-dessous, il pensa à ces instants partagés avec cette femme dont jamais il ne saurait le prénom . Il la revit nue, légère et impudique dans le petit appartement où - il en était maintenant persuadé - toute sa vie s'était résumée en l'espace de quelques jours et quelques nuits . Chute ou ascension ? Qu'importe ! Il sut qu'à présent … Il était convaincu d'avoir eu raison.

 

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Péché de jeunesse

 

Il avait à peine douze ans quand cela arriva ; un oiseau en plein vol. Et sitôt après l'acte - un geste malheureux selon lui, davantage dut au hasard qu'à son habileté - il en avait appris le sens . « C'est un meurtre ! » avait crié la vieille dame d'en face ; celle qui aimait les oiseaux au point d'en tenir deux enfermés dans une cage. « C'est un couple – disait-elle à qui voulait l'entendre – ils sont beaux n'est-ce pas ! » Ses voisins les plus proches opinaient de la tête pour avoir la paix, ou bien répondaient d'un mot bougon à peine audible, que toujours elle prenait pour un assentiment. Le soir, elle recouvrait la cage d'un drap sombre et opaque et s'en était fini du chant, des trilles. Parfois elle allait jusqu'à dire : « Nous sommes heureux ensemble ! » et personne n'osait la contredire, lui porter controverse. Cela gosse, il l'avait compris très tôt, on a les bonheurs qu'on peut, et la vieille dame n'avait plus en ce domaine comme en tant d'autres, que de piètres moyens. C'était sans doute pour cela, qu'il s'était toujours opposé au projet, plusieurs fois renouvelé, de quelques galopins du quartier, qui se proposaient toutes affaires cessantes, d'aller libérer d'une façon aussi prompte qu'irréversible les deux boules de plumes. Chaque fois il avait fini par les en dissuader, arguant que « la vieille » devait avoir quelque tour dans son sac car, bien qu'elle laissât dès les premiers printemps sa fenêtre grande ouverte, aucun marcou* du quartier - même le gros Léopold, énorme greffier roux et borgne - n'osait s'aventurer à sauter le portillon de son jardinet et moins encore à bondir sur l'appui de sa fenêtre. Il faut dire que d'aussi loin qu'elle les apercevait, elle les poursuivait de milles injures qui immanquablement les mettaient en fuite et permettaient depuis lurette, à tous les mioches des alentours, de diversifier et d'enrichir leur vocabulaire au grand dam de leurs mères qui, comme les chats sans doute, avaient l'oreille sensible, pour un rien écorchée. Mais ce jour-là quand elle s'était mise à gueuler « c'est un meurtre » (elle l'avait répété plusieurs fois, à tout vent) alors même qu'il se tenait penché sur le petit moineau sans vie, il avait regretté un instant d'avoir freiné les ardeurs de ses camarades; puis il s'était mis à pleurer, prouvant plus encore s'il s'en était fallu aux yeux de la vieille, sa culpabilité. Il avait pris  la fuite, poursuivi par cette phrase unique et lancinante, abandonnant sur place près du petit corps encore chaud le lance-pierres que son grand-père lui avait fabriqué quelques semaines avant d'aller tutoyer les nuages. « Avec lui tu m'enverras des messages – lui avait-il murmuré à l'oreille comme un secret – les pierres parlent aussi si on sait les entendre ; là-haut j'aurais tout le temps de les écouter si tu tires assez fort et avec assez de précision pour qu'elles montent jusqu'à moi »  C'est pourquoi depuis la mort du grand-père il était venu chaque jour s'entraîner à tirer plus fort et plus haut, plus vite et plus juste, vers le ciel ;

   

pour ça ! Pas pour tuer des oiseaux.

 

Voilà à quoi il pensait ce soir, tant d'années après, alors que calmement il suivait les mouvements d'un homme dans sa lunette de visée. Dans quelques secondes, professionnel, il lui logerait une balle dans la tête. 

 

 

* chat mâle en patois d'Ille & Vilaine ( note du webm. )

 

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De frère en fils

 

        On les avait retrouvés tous les deux ensemble, étendus sur le lit, ils semblaient dormir. Un exemplaire de « l'Humanité » avait glissé sur la descente de lit. Sans doute était-il tombé au moment où il n'était plus en capacité de réagir, d'esquisser ne serait-ce qu'un mouvement pour éviter sa chute, qui de concert allait avec la sienne ; la leur. Avait-il senti la raideur lui venir, la paralysie s'emparer de ses membres, de ses mains, ankylosant jusqu'aux dernières phalanges ou s'était-il endormi, éloigné d'elle, sans bien s'en rendre compte, sans douleur, telle une chandelle qu'on mouche ? Cette question si dérisoire était la seule qui m'était venue. Elle était montée en moi, au point qu'il m'apparaissait que plus rien n'aurait d'importance tant que je ne pourrai y porter réponse. Avait-il eu un regard sur elle au moment où il s'en était éloigné, avait-il essayé de lui tenir la main, de lui tendre la sienne, alors qu'ensemble ils avaient fait ce choix ? Acte partagé qui les séparait à tout jamais. La question revenait différente simplement en sa formulation. Je ne pouvais me détacher d'eux. Ainsi ils étaient, paradoxe, plus présents dans ma vie, et ce alors même qu'ils avaient décidé de la quitter. Je regardai mon père, j'imaginai sans peine à présent que ses doigts s'étaient relâchés, desserrés, et que le quotidien était tombé sans bruit sur le sol. Je l'entendis me dire: « C'est le quotidien qui tue l'existence » une de ces maximes préférées ; que ne me l'avait-il répété cette phrase, murmuré à satiété et en maintes occasions, au point de me mettre en colère parfois jusqu'à l'irrévérence. Qu'avaient-ils tous deux contre la vie ? Ils ne me répondaient jamais, se regardaient simplement, ils étaient ensemble. Je crois même pouvoir affirmer que jamais ils ne s'étaient séparés, pareil à ces oiseaux qui ne survivent pas l'un sans l'autre ; c'était à deux qu'ils avaient choisi de mourir. Je ne savais pourquoi ! Je les regardais comme-ci l'immobilité de leurs visages allaient me porter réponse, comme-ci le silence qui les entourait maintenant me serait  plus parlant que toutes nos conversations,  toutes ces années où nous avions parlé de tout et de rien,  de nos vies, de la vie, sans nous dire cet amour qui nous liait les uns aux autres. Là, devant leurs dépouilles (le mot est surprenant, l'âme quitte-t-elle les corps comme on se débarrasse de vieux vêtements, des pouilles ) je me rendais compte soudain que je ne leur avais rien dit, et qu'eux sans doute m'avaient tu le principal. Je ne sais pourquoi cette idée me vint, mais elle s'imposa à moi devant leurs visages cireux pareil à certains masques de pantomime. Allaient-ils les retirer aujourd'hui et se montrer sans fard ; se lever et saluer sous les hourras du petit garçon que j'avais été, ou était-ce là leurs derniers masques; à bien y regarder ne portaient-ils pas en eux, sur eux, ce goût d'inachevé, celui-là même des dernière représentation à l'instant où le rideau se baisse, quand la lumière s'éteint,  que les baignoires se vident … Sachant que ...une baignoire … combien de temps mettra-t-elle à se remplir ?...  Je n'ai jamais su répondre à cette question Maman tu te souviens. Cela te faisait rire ou t'agaçait selon la journée qui s'était offerte à toi, que tu avais subie. Et toi, et vous ! À combien de questions n'avez-vous jamais su répondre, n'avez-vous pas voulu répondre ? Combien de questions éludées, tournées en dérision lorsqu'elles venaient de moi...

 

       « C'est le quotidien qui tue l'existence ! » était-ce ces derniers mots que papa avait prononcés sans même te regarder, sans même un regard pour toi maman ? Ses yeux que j'avais fermés, fixaient le plafond, la fissure qui y courait depuis des années sans s'élargir. Il me sembla que je l'avais toujours connue cette faille minuscule sans jamais soupçonner celle qui courait en vous et vous brisait de l'intérieur.

 

        Au pied du lit je les regarde l'un après l'autre. Leurs visages sont étonnement calmes, sereins; c'est un peu comme s'ils avaient retrouvé une part de leur jeunesse, comme si la mort, bonne fille, effaçait  les rides en même temps que la vie. « Les rides sont les pulsions des cœurs qui battent » hurlé-je presque. La surprise passée cette phrase me parut toute de bon sens, je me dis qu'il l'aurait aimée papa, que peut-être il l'aurait faite sienne. Ma mère comme d'habitude en aurait souris lui disant qu'à force d'avoir une sentence pour chaque occasion et plusieurs mots dans chacune d'entre elles, il allait finir par s'y perdre et qu'il finirait bègue. Ils en auraient sûrement ri ensemble et j'aurai une nouvelle fois aimé leurs rires et le sens de l'à-propos, de la répartie que pratiquait et cultivait ma mère tel un art simple  … Était-ce la peur de bégayer leur vie qui les avait poussés à... 

 

    La maison était vide, le médecin et l'officier de police avaient quitté les lieux depuis longtemps déjà, me laissant seul avec eux et nos souvenirs, celui qui déjà me venait. « La raideur cadavérique commençait » avait dit le toubib avant de s'éclipser et avec elle, le passé me remontait dans la gorge. Le passé qui ne faisait qu'ajouter au silence qui m'entourait et me rappelait celui des dimanches toujours trop longs où me venait l'envie d'un frère, de jeux partagés ; où lorsqu'ils posaient les yeux sur moi, j'avais parfois le sentiment que ce n'était pas moi qu'ils voyaient. C'était une sensation étrange que celle-ci pour un enfant comme moi. Il faut dire que je leur étais venu sur le tard. Enfant je n'avais pas couru avec mon père, et ma mère avait du mal à accepter certaines de mes demandes ; s'offusquait d'exigences qui pourtant semblaient aller de soi pour les autres parents;  ceux  des garçons de  mon âge. Souvent d'ailleurs ils se riaient de moi dans la cour de l'école et leurs rires me faisaient mal. Dans ces moments-là j'en voulais à ma mère ; mes parents me faisaient honte. Je rentrais plein de hargne à la maison. Elle m'y attendait, me souriait, et lorsque je lui demandais pourquoi elle m'interdisait telle sortie ou escapade, elle me répondait simplement « je suis vieux  jeu » sans que jamais je ne sache à quel jeu elle se référait. Mon père lui me parlait d'autre chose, ajoutait des mots aux mots, faisait semblant de ne pas m'entendre ou me proposait de l'accompagner, de l'aider sans jamais répondre à mes questions. C'est lors d'un de ses rangements de diversion que je tombai dans le grenier sur une malle et une boite de cubes « C'est le vieux jeu de maman ? » demandais-je naïvement. Comme à son habitude il ne me répondit pas et jamais nous n'en avons reparlé durant toutes ces années.

 

       Du grenier j'ai redescendu la vieille boîte de cubes et la malle que j'ai forcée. Dedans des vêtements et sur l'une des piles, une photo aux bords dentelés. Ma mère y est jeune et souriante, elle y tient le bras de mon père, qui porte dans les siens un bébé qui ne me ressemble pas; qui n'est pas moi.

 

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Fils de ...

 

 

  Il est difficile d'être fils d'assassin, je l'appris très tôt à mes dépends. Les enfants ne se pardonnent rien, et surtout pas leurs différences. Rien dont ne me le fut et ce d'autant que  je n'osais pas me défendre. Être le fils d'un tel homme était, me semblait-il  et tous se chargeaient de me le rappeler de toutes parts, dès que mes yeux en rencontraient d'autres, amplement suffisant. Il était inutile donc que de surcroît je me montras violent. Mes preuves, je les avais déjà faites pour ainsi dire, par anticipation. N'étais-je pas le fils de mon père. Alors je me laissais faire, battre comme plâtre. Pas un jour que je ne rentras tuméfié, rossé par de plus petits, de plus malingres que moi, et chaque soir maman me soignait en soupirant et en me répétant que je n'avais pas à me laisser faire ainsi, que je devais me défendre. Que quoi que l'on pourrait me dire ce qu'il avait fait n'était pas si grave...et puis elle me parlait, me cajolait de ses mots, et je finissais par m'endormir, par rêver de lui.

 

        J'étais fils d'assassin et pour moi cela n'avait aucun sens. Mon père, c'était une photo sur une commode, un cliché où je le voyais sourire, où toujours, et pour toujours, il souriait. Je le regardais souvent, lui parlait aussi, et lui me souriait ; paraissait me dire qu'il était fier de moi, de moi et moi, comme sans doute le disent leurs autres pères à leurs enfants ; les époux à leurs femmes Alors pourquoi étais-je dans le regard des autres différent du fils de boucher ou de celui du cantonnier qui creusait les fosses au cimetière ?  Mon père me disait aussi qu'il m'aimait lorsque je le regardais dans son cadre, posant, droit devant l'objectif du photographe. Il me le disait, ses yeux me le disaient et je les croyais . Alors quoi étais-je pour tous le rejeton de l'assassin ; car il prononçait l'assassin, en appuyant sur l'apostrophe, comme si mon père était unique, seul en son domaine et en sa compétence. Pourtant je savais qu'il n'en allait pas ainsi, les journaux en étaient pleins, s'en faisait suffisamment l'écho et inutile d'aller pour s'en assurer chasser l'entre-filet en pages intérieures. Il suffisait de parcourir les Unes, et on les voyait tous, plus connus que mon père, plus riches et puissants que lui aussi. D'eux, pour certains du moins, on parlait encore avec des inflexions de respect dans la voix, on ne voulait pas croire disait-on ... Et dans le fond les anciens avaient encore pour eux des éclats, on se souvenait d'eux avant et il n'était rare que ceux-là même dont les enfants m'ensanglantaient, les voussoyaient lorsqu'ils en parlaient, leur donnaient du Monsieur avec un M majuscule alors que personne ne semblait plus même se souvenir du prénom de mon père. Tous disaient « l'assassin » et dans leur bouche, lorsqu'ils l'articulaient, ils semblaient dire que c'était-là trop d'honneur fait que de vouloir qualifier l'inqualifiable.

 

       De son nom, sans doute certains se souvenaient puisque nous n'avions pas quitté le village, nous y avions toujours vécu et ce depuis des générations ; et qu'il était demeuré nôtre, mais aucun – même parmi ceux qu'il appelait  « ses vieux amis » lorsqu'il revenait au repos parmi les siens,  n'osaient plus le prononcer, de crainte peut-être de se voir regarder de biais. Ou d'aviver de vieilles histoires où eux-mêmes n'étaient pas sans reproche, mais qui n'étaient pas sorties comme disent les journalistes; des histoires juste un peu moins sales ou un peu mieux débarbouillées que celles qu'ils prêtaient à mon père . Pour chacun, et peut-être pour eux plus que tout autre, nous étions devenus, maman et moi la femme et le fils de l'assassin – le genre se devait de demeurer singulier - comme si nous le portions sur nous. Pourtant j'avais beau me regarder dans la glace, m'y scruter chaque matin à l'heure de la toilette, je ne voyais rien qui me rendit à ce point différent des enfants de mon âge. Rien qui me fit à ce point reconnaissable parmi tous, entre tous. J'étais de taille moyenne pour mon âge, mes yeux étaient d'un bleu tendre et mes cheveux auburn. Je crois que partout ailleurs j'aurais été un petit garçon acceptable, dont on se serait loué peut-être. Mais ici j'étais le fils de... De celui qui ... De l'assassin. Comment pouvaient-ils dire cela ! Je regardais la photo de mon père et je ne comprenais pas. Contrairement au père d'Eustache qui travaillait aux abattoirs, le mien ne sentait pas le sang. Il était longiligne et sportif, ses muscles étaient fins et racés, et je me souviens encore après toutes ces années, de ce parfum léger qui partout le suivait dans la maison. Parfois le matin, lors de son départ, au dernier jour de permission je le guettais, attendais qu'il quitte une pièce, laissais passer quelques secondes puis je m'y engouffrais, en remontant l'effluve de parfum. Mon père sentait bon et j'avais le sentiment qu'il était encore là . Alors je lui disais des tas de choses, toutes celles que je n'avais pas oser raconter en sa présence ; des secrets aussi, des secrets d'enfant ; les plus importants.

 

          Alors, la première fois quand ils m'ont traité de fils d'assassin je n'ai pas compris, sans doute s'adressaient-ils à quelqu'un d'autre dans cette cour d'école. Machinalement je me suis retourné et j'ai cherché Eustache des yeux – j'ai cherché le fils du tueur -  mais il n'y avait personne derrière moi, seule une haie d'acacias aux épines noires qui servait de lisière à nos jeux d'enfants. Avant que je puisse faire un geste ils m'y poussèrent, m'y maintinrent. Je sentais les épines à travers ma chemise, elles me blessaient. Plus je m'agitais, plus ils me pressaient contre. Que voulaient-ils? Qu'allaient-ils faire ? Étaient-ils si facile de mourir et de tuer ? Cette question je ne l'avais jamais posé à mon père si beau dans son bel uniforme de cuir noir, sa tenue d'officier. Je pleurai. Ils rirent, et à travers mes larmes, au milieu du petit groupe je vis le visage d' Eustache, hilare. Le visage de celui dont le père suait du sang des bêtes. Personne n'intervint, les autres fois non plus. Lorsque je suis rentré ce jour-là, maman n'a rien dit ; n'a montré aucune émotion. Elle m'a simplement pris par la main, qu'elle a serré un peu fort, et m'a emmené dans la salle d'eau d'où, depuis longtemps l'odeur de mon père avait disparu. Elle m'a déshabillé, désinfecté, lavé, et passé des vêtements neufs puis elle me dit en me fixant de tout l'amour de ses yeux bleus , elle a dit en me caressant tendrement les cheveux : « ça y est tu vois, il y a  plus rien ; plus de trace, bientôt tu n'y penseras plus Helmut » C'est ce jour-là, et c'est ainsi, que j'appris que ma mère pouvait mentir.

 

 

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Rose

 

Un ange passa dans la pièce ; voilà qui était de bien mauvais augure. Le silence était soudain pâteux et les chansons paraissaient devoir s'y engluer comme un fou de Bassan après une marée noire, un dégazage sauvage. La soirée prenait une teinte inattendue et se n'était pas les coulures de Rimmel qui  marquaient les joues de Rosie qui allaient réchauffer l'ambiance, je le pressentis de suite, le frimas était entré en même temps que les larmes sur ses joues . « La porte nom de Di... » avait gueulé le gros Yvon avant même de se retourner. Une fois qu'il l'eut fait, il demeura la bouche ouverte. Il l'aimait bien la Rosie, c'était ainsi qu'il l'appelait en son absence et la voir ainsi mouillée de pluie et de larmes dans son manteau trop grand, le secouait à un point que lui-même ne pouvait plus dire. Nous, on était partagé entre une envie de rire à voir ce grand couillon, bras ballants et lippe pendante, et l'inquiétude que nous inspirait  l'état pitoyable de la petite Rose. Nous devions ressembler tous autant que nous étions à des locataires du Grévin. Nos visages qui l'instant d'avant frôlaient dangereusement le pourpre léger que donne parfois la mémoire des vins bus, devaient voisiner avec la cire à présent. Nous étions figés, immobiles.  Les dernières notes d'une chanson qui parlait d'un village de Vendée et de sa digue improbable n'y survécurent pas. Seul le vieux Sardaillon tapota sa pipe contre la paume de sa main, signe chez lui d'une grande nervosité. Nous nous jetions des regards à la dérobée, qui plus encore que nos interrogations étaient signes de notre désarroi. Chacun cherchant en l'autre, son plus proche, une force qui lui manquait. Je m'aperçus que le mouvement de pomme d'Adam d'Emile Fault le fossoyeur s'accélérait, peut-être allait-il parler ... A n'en pas douter, la situation – si l'on additionnait tous ces signes discrets, mais tangibles – était grave bien que l'on n'en sût rien encore .

 

 
photo © monika stojak

 

Rose fit quelques pas, se moucha bruyamment dans l'un de ces grands mouchoirs à carreaux qui d'ordinaire, déforment les poches des vieux résidents « Des jonquilles » Maison où nous étions convenus, Le grand et moi, de ne jamais nous retirer. L'exemple de Sardaillon, qui malgré ses quatre-vingt cinq ans, avait toujours bon pied bon oeil pour y avoir refusé, disait-il, par trois fois une place qu'on lui proposait  – nous confortait dans notre détestation de l'endroit. D'autant que l'Emile ajoutait, quand il était en veine de confidences : «  que tant qu'à choisir un trou pour y finir, il préférait l'un des seins. » Ce à quoi l'Yvon rétorquait du tac-au-tac, rigolard et grinçant tout à la fois :« T'as raison l'Emile on n'est jamais mieux servi que par toi-même » bon mot, brève du comptoir, qui d'habitude avait l'heur de faire friser l'oeil de la cantonade et même son immédiate périphérie. Mais ce soir rien de tel, chacun attendait que le nez de Rosie s'assèche, en se demandant, non sans quelque inquiétude, mais aussi avec un soupçon d'envie, à qui elle demanderait son premier Klenex pour se sécher les yeux.

 

Certains d'entre-nous cherchaient déjà, subreptices, le précieux carré de papier-ouaté qui lui permettrait de s'approcher de Rose, de peut-être prononcer une parole qui nous donnerait le fin mot d'une histoire, dont nous ignorions tout, mais que nous supposons propre à nourrir autant de conversations que de silences. D'autres ayant fouillé jusqu'à les retourner leurs poches vides, se lamentaient dans leur for intérieur, de leur manque de prévoyance. Ils se reprochaient sourdement cette propension qui les faisait si sûr d'eux, qu'ils ne jugeaient jamais opportun de se munir d'un mouchoir pour combattre un rhume, qui quand on y réfléchissait n'était somme toute pas aussi improbable que ça en cette époque de l'année. Puis, s'ils voulaient se rassurer, ces imprévoyants arguaient pour eux-mêmes, qu'il fallait bien l'avouer, il était rare que Rose franchisse la porte du bistro. Qu'à vrai dire cela n'était, de mémoire de buveurs, comme de celle d'abstinents, jamais arrivé. Cela les rendait donc à leurs yeux, mais aussi espéraient-ils aux regards des autres, moins fautifs. L'instant d'après leur venait cependant à l'esprit que l'affaire devait être d'autant plus importante pour que Rose, leur petite Rose, en passa la porte les yeux embrumés de larmes et de maquillage.

Alors que tout cela tournoyait en eux, sous leurs cheveux qui déjà, à cette heure avancée de la soirée, tiraient un peu sur le cuir de leurs crânes (que par définition des gens plus intelligents qu'eux qualifiaient, depuis des lustres de : chevelu) ne contribuant qu'à accentuer quelques peu le brouillard qu' y avait infusé un abus de boissons, les choses il faut bien le dire, n'avaient guère changé dans la salle, à l'exception des chansons à boire qui n'étaient déjà plus qu'un  vague et fort lointain souvenir. On doutait même d'en avoir entendu brailler en ce lieu tant il semblait à présent tout dédié aux pleurs de Rose, mués depuis peu en hoquets . Nous n'en étions que plus désemparés . La vision de ces épaules graciles secouées comme-ci le corps tout entier essayait maintenant, de retenir  un chagrin trop grand pour lui nous submergeait. Parmi nous des murmures montèrent, on se souvint soudain de la crue de l'an passé ; de cette montée des eaux qui avait fait de la rivière l'Arriusec, si bien nommée d'ordinaire, un torrent sans contrôle – Fault avait bien cru devoir manier sa pelle – torrent, qui avait menacé un temps d'emmener avec lui une grande partie du bourg vieux et tous les souvenirs que nous y avions. C'est à cette rivière si calme devenue torrentielle que nous faisait penser la Rose, et nos regards disaient assez, mieux que ne l'auraient fait nos paroles, combien nous nous sentions démunis devant cette femme-rivière, cet enfant-crue qui déboulait au beau milieu de nos conversations de mecs. Sans doute était-ce pour cela que nous ne pouvions en détacher nos regards . Nous avions peur qu'elle aussi n'emporte, si nous l'abandonnions un seul instant, quelque chose qui ne nous soit irremplaçable. Quelque chose dont l'instant d'avant nous n'avions pas même conscience. De cela nous lui en voulions un peu je crois. Ses larmes nous renvoyaient à la sécheresse de nos propres yeux, à l'aridité de nos quotidiens où rien ne se passait jamais qui ne soit convenu ; su par avance, connu de tous avant même de l'être de nous-même.  Cette irruption des larmes de Rose dans nos vies, nous les rendaient inconnues, les fragilisaient  au point que certains parmi nous vacillèrent.  Il fallait qu'elle parle, qu'elle nous dise les raisons! Il y avait trop longtemps maintenant que cette eau s'échappait de ses yeux, s'écoulait, pouvait-on croire de sa peau toute entière tant son flux ne semblait pouvoir se tarir. Sur les traits de son visage se dessinait par moments un rictus hideux comme si sa peine la déformait de l'intérieur. Ses joues se creusaient, sur les ailes de son nez apparaissaient de minuscules  veinules, diaclases qui paraissaient palpiter, s'approfondir à chaque soubresaut de son corps, chaque reniflement. Oui s'en était trop ! Il fallait qu'elle raconte, se raconte ! Elle devait nous dire ce qui la mettait en pareil état, et par contrecoup faisait trembler nos vies. Ce n'était plus tenable ! Les gars  étaient de plus en plus nerveux, leurs verres ne suffisaient pas à les retenir au plus près du comptoir, et l'offre de Pierrot le bistro, qui en avait vu des choses, appris à en gérer des crises depuis vingt-ans qu'il tenait son Café « Des sportifs et esthètes réunis » ; cette proposition donc - malgré son caractère exceptionnel - de tournée générale, de "coup du patron" se perdit dans le brouhaha qui enflait. Le vieux Sardaillon nous regardait tous, dévisageait chacun de tout le bleu de ses yeux pour essayer d'anticiper le premier coup d'un mot définitif ; pour parer à la première maladresse – souvent la plus cruelle.

 

Ce soir je me demande encore pourquoi j'ai choisi ce moment pour la prendre dans mes bras, moi qui la connaissais si peu ; et pourquoi, alors qu'elle se tenait blottie contre mon épaule, au creux du silence revenu, elle me fit don à l'oreille d'une histoire minuscule. Oui, aujourd'hui encore, après toutes ces années, je me le demande. Tout comme je m 'interroge sur les larmes qui alors me vinrent aux yeux .

oOo

 

 

Petit d’homme

photo jlmi

« Petit d'homme » disait-elle en le regardant aller et venir dans la pièce . « petit d'homme » et il ne savait pas si ces mots étaient de tendresse ou d'ironie. Il serrait les dents, on voyait sous la peau de ses joues, ses maxillaires se contracter et on imaginait sans peine, la pression qu'exerçaient l'une sur l'autre, ses mâchoires. Il marchait nerveux. Dans son dos, ses mains se tordaient. Sous son crâne  résonnait ce « petit d'homme » comme s'il était responsable, lui et lui seul, de ce qui venait de se passer ; Cet après-midi trop long pour eux deux. La lumière qui entrait par la fenêtre n'arrangeait rien . Elle tombait sur ses jambes ramenées négligemment sous elle. Il avait aimé cet instant, le seul qu'il eut voulu garder en mémoire de toute cet fin de journée et ce, même si son geste avait été machinal. Il revoyait cet instant où elle avait ramené ses jambes, si longues ; ce moment lui semblait si lointain . Ce soir, il se surprenait à aimer l'habitude, le calme qui la tisse pareil au ronronnement d'un chat qui rêve. Il aurait aimé avoir un chat. C'était idiot, la situation n'était-elle pas assez compliquée, qu'il eut besoin de la rendre dérisoire avec ses envies de chat de gouttière. Comme s'il était possible de toujours retomber sur ses pattes. La situation était trop grave pour qu'il s'en tirât d'une pirouette ; d'un trait d'humour, même noir.  Elle souriait et son sourire était comme éloigné, presque figé. Il aurait voulu trouver les mots, quelque chose à dire, pas même une phrase, juste ce mot qu'il avait su lui dire des années plus tôt. Il ne s'en souvenait plus. C'est pour cela qu'il marchait en se tordant les mains, c'est ce qu'il voulait le croire. Dehors les bruits de la rue, pourquoi y faisait-il soudain attention ? Lui qui d'ordinaire s'en agaçait, s'attarda sur chacun d'eux. Les enfants hurlaient sur le trottoir, à la descente du bus. L'arrêt donnait sous la fenêtre. Il s'avança jusqu'au garde-corps et les regarda longuement. Des adolescents s'égaillaient, les portes de l'autobus déjà se refermaient dans un soupir hydraulique. Certains d'entre eux se tenaient par la main, d'autres plus enhardis ou plus au fait des petits arrangements s'embrassaient, sans se douter, inconséquents. Il les suivit longtemps du regard, désireux d'engager avec eux une conversation qui aurait duré. L'une de celles qu'il avait à leur âge, avec Bernard ou Odile, mais qu'il finissait toujours avec Françoise. Il aurait voulu le lui rappeler, la reprendre avec elle, aujourd'hui, en présence de ces gosses qu'ils ne connaissaient pas et qui les ignoraient. Voir s'il aurait pu aujourd'hui encore en dénouer les fils, en suivre le développement, retrouver ses mots, les mêmes, qui si souvent les avaient menés très loin dans la nuit. Ensemble. L'un contre l'autre. Il savait que c'était peine perdue . Dans sa tête résonnait toujours ce « petit d'homme ». Il se dit que s'il cessait, peut-être pourrait-il retrouver leur histoire. Il se dirigea vers la cuisine à la recherche d'une aspirine. La pièce était fraîche, loin des éclats du soleil. Les bruits du dehors ne l'y rejoignaient, étouffés. C'était l'heure où la rue se faisait plus calme, chacun rentrait chez soi . Par la fenêtre, il vit dans le jardin l'ombre pantelante du saule. Le soleil ne parvenait pas à en percer les feuilles. C'était à peine si, au plus fort de la journée, il se posait en cime. Il leva son verre pour y boire mais suspendit son geste. Se perdit un temps en son effervescence, regarda les bulles monter, se coller aux parois, baisers fragiles.... Que pouvait-il se passer sous les longues retombées de l'arbre, dans l'espace sombre qui partait du tronc et s'achevait à l'endroit exact où retombait ses branches  . Il regarda autour de lui, comme si se trouvait là une solution qui jusqu'à présent lui avait été dérobée. Histoire du saule et tant d'autres histoires encore qui, il ne savait pourquoi, semblaient soudain n'en faire qu'une. C'est alors que ses yeux tombèrent sur le pèle-mêle suspendu au mur, lui revinrent le souvenir de toutes les années passées. Côte à côte, voyages à la mer et sourires figés, visages d'amis dont le nom, malgré ses efforts, ne lui revenaient plus. Photos de bureau prises avec les collègues, à l'occasion de tel départ ou promotion. Et puis dans tout ce fatras de temps, la photographie d'Odile et Bernard au lycée. Il posa son verre, enleva l'aimant qui la maintenait , la prit dans ses mains et s'y attarda . Il se demanda ce qui s'était passé. Chercha à retrouver l'adolescent qui lui souriait sans y croire  vraiment. La maison était silencieuse. Combien de temps  s'était écoulé entre ce cliché et ce moment précis, où il tentait d'y retrouver ce il-ne-savait-quoi, qu'on appelait peut-être le bonheur. Ils étaient ses amis, ceux à qui il l'avait présentée en premier. Ils ne le jugeraient pas, étaient tout aussi amoraux que lui quand il s'agissait d'amour. Françoise s'était montrée réticente. La situation disait-elle, était assez compliquée comme ça, il était inutile de multiplier les points de peine comme on le faisait des points de rencontres. Et puis elle ne voulait pas connaître « ses » amis. Il avait insisté. Elle avait fini par accepter pour lui faire plaisir. Il se souvenait encore de ce repas,  durant lequel il s'aperçut qu'ils n'y avaient plus rien en commun entre eux. Bernard et Odile vivaient ensemble, côte à côte. Sans autre souci que cette apparence qui semblait tout entier les nourrir. Ils n'avaient pas cessé de parler de leurs projets, de l'entrée en bourse de l'entreprise que Bernard avait créée. Il avait eut raison de se réorienter après la fac . Est-ce qu'il se souvenait – lui demandait Odile – des discussion sans fin et sans profit, qu'ils avaient Bernard et lui en dernière année de philo ? Elle riait et son rire avait quelque chose d'acide qui fit frissonner Françoise. Il sut dès lors que leur adolescence, malgré tout ce qu'il s'était évertué à croire, les sujets de conversation qu'il désirait suite d'anciens débats, sonnaient faux. Leur adolescence s'en était allée et avec elle cette idée selon laquelle : « On ne changerait jamais » N'était-ce pas ce qu'ils s'étaient promis tous trois . Lui n'avait pas changé, il le savait à présent, en éprouvait de la fierté. Il regardait Françoise près de lui. Il rêvait d'autres choses avec d'elle, que de reniements et des aléas du CAC 40. Elle était superbe. Leurs doigts se frôlèrent. De neuf ans son aînée, elle avait ce goût d'aventure unique et fort, arôme de citron et d'épice sur sa peau ; il aimait tout en elle. Elle s'en amusait parfois, mais dans ce yeux, il voyait leur amour partagé qui grandissait avec la nuit. Comment Bernard et Odile auraient-ils compris, eux qui n'avaient que vieillis ? Après leur départ, ce soir là,  ils avaient fait l'amour sans un mot. Leurs deux corps en recherche l'un de l'autre; comme s'ils voulaient se laver de l'ennui de la soirée. Ils avaient retardé leurs retrouvailles, pour s'en priver au dernier moment, retenant leur plaisir commun, le concentrant jusqu'au le sentir monter dans leurs veines, dans leurs chairs, sous leurs peaux très tard dans la nuit. Au petit jour ils n'étaient plus qu'un, épuisé, rompu, vibrant au moindre trille d'oiseaux tant ils étaient tendus. Leurs corps étaient si chauds qu'ils sortirent nus dans le jardin, pour chercher la douceur de l'aube, la fraîcheur à l'abri du saule. Ils sentirent la terre sous eux. Ils se tinrent la main. Ils n'étaient que silence, mais à quelqu'un qui les eut interrogés alors, ils auraient répondu d'une même voix : Je... De cela il se souvenait encore. Il remplit son verre d'eau, y vit un instant le corps de Françoise, en fut ému. Se rappela, tout à l'heure, le rond de soleil sur sa peau, la pointe de son genou. On sonna à la porte. Il resta immobile. Rien ne bougea dans la maison. Un autre coup, plus bref, puis des bruits de pas sur les graviers. Le couinement des gongs du portail, plus rien, qu'un silence plus lourd. « Plus rien » se répéta-t-il et le bruit de ses mots lui-mêmes ne sembla pas aller plus loin que ses lèvres. Dans le jardin, il y eut un craquement sec, inattendu, il sursauta. Quelque chose s'était brisé, il ne savait pas quoi. Tout s'était passé si vite. Un coup de tonnerre ! Un quartier du saule s'était affaissé dans un long bruit qui se répercutait dans toute la maison, dans la rue. Il frissonna . La nuit tomba comme ce jour-là sur là côté, non loin de la baie de Cherruex . Ils l'avaient vu monter sans rien pouvoir faire, avec le front de la tempête . Elle avait enveloppé Jersey avant qu'ils aient pu trouver un abri, une anfractuosité de roche où s'abriter de la neige drue, trop blanche dans la lumière soudain obscurcie. Ils avaient couru jusqu'à leur voiture garée sur la pointe, et jusqu'au soir, y avaient écouté Michel Polnareff chanter le château de Laz. Il y avait dans cette chanson, face à la tempête, au vert émeraude de l'océan  sur l'horizon, quelque chose d'irréel qui allait bien à leur amour, à ce que jamais ils ne pourraient dire aux autres ; ce qu'ils garderaient pour eux, simplement pour eux et pour la mer, qui leur avait donné ce moment dans un château perdu: l'habitacle d'une vieille Taunus. C'était ce même jour, qu'après avoir marché longuement , alors qu'ils devinaient, par-delà un petit éperon  rocheux, les premiers toits de Port Blanc qu'elle s'était blottie contre lui, avait légèrement incliné la tête et lui avait murmuré : « je veux un enfant de toi; un petit d'homme... » Il l'avait pris dans ses bras, ils s'étaient embrassés.

Il se rappelait cet après midi là, en Bretagne. Ils avaient marché le long de la côte. Au large on devinait les îles Anglo-normandes. Le vent était doux malgré l'avancée de la saison. Des bruyères s'accrochaient aux rochers et l'odeur des salicornes mettait son épicé dans l'air. Il lui tenait la main. Ils respiraient ensemble. Ce soir encore, alors que les bulles se détachaient peu à peu du verre, crevaient avant de se perdre dans l'à-plat de l'eau, c'était le plus beau jour de sa vie .

Par la fenêtre, il devina plus qu'il ne vit la blessure de l'arbre. Tache plus claire qui marquait le liber à vif. Lui revint plus crûment encore cette nuit sous le saule. Le corps de Françoise, ouvert, humide et frais sur la terre, ses yeux perdues, révulsés sous les feuilles-lances de l'arbre. Puis leurs corps vides après, et tous ces après qu'avait été leur vie . Il n'en gardait aujourd'hui que cette blessure qui ne cicatrisait pas. Il avait voulu le lui dire, lui en parler maintes fois . Mais toujours il repensait à cet après-midi en Bretagne, quand ils avaient marché sur le chemin en surplomb des roches, sans penser à une possible chute. Au large on devinait les îles, ils se tenaient la main,  respiraient ensemble.  Il voyait courir devant lui ce petit d'homme qu'elle lui avait donné par la parole, promis comme le plus beau des mots, et qui jamais n'était parvenu à franchir ses lèvres, à s'élever jusqu'au plus beau de leur histoire. Peu à peu leur amour avait séché comme le saule, s'était fendu. Sans doute lui en avait-il voulu pour cela sans même s'en apercevoir, sans pouvoir le lui dire, sans savoir se l'avouer. Il jeta un dernier regard à la photo où ils étaient en compagnie de Bernard et d'Odile ; tous quatre souriaient à l'objectif, puis la froissa avant de la jeter au fond de la poubelle . C'est alors que résonnèrent dans sa tête les derniers mots qu'elle avait prononcés quand ses mains lui avaient serré le cou : « un petit d'homme ... » Sur le  canapé, elle ne s'était pas défendue . Il finit de boire son verre .

 

oOo

... un texte,  une photo...

La Faute   part.7

 
De l'endroit où elle se trouvait, ce n'était, elle finit par s'en convaincre, qu'une question de perspective, d'à-plat. Qu'un léger glissement s'opère sur sa droite ou sa gauche et ce serait les Tre Archi ; un quartier de Venise, un autre pont et l'Abandonata au musée de Ca Pesaro. Ou encore San Zitelle, une de ces Incontri toujours possible avec Luigi NOno les jardin de la "Grande Epine"* ; il aurait suffit... Elle tira sur sa couverture, qu'elle nommait plaid par élégance, rangea son carton. La nuit durant elle avait essayé de peindre la lumière, elle n'y avait trouvé que son reflet brouillé sur la berge.
 
* une des étymologies possibles du sestiere della Guidecca

 

La Faute   part.6

 
Dans le ciel des lumières blanches, blêmes, blafardes et ce d'autant que la nuit se voudrait noir profond et n'atteint qu'à l'obscurité. Des silhouettes depuis longtemps sont passées ne demeure peut-être que leurs ombres dans le boisé des fenêtres, perdues elles ruminent des rêves d'anciennes forêts, d'arbres en bosquets, de ceux qui peuplent le souffle des silhouettes depuis longtemps passé&es. La rue est vide. Est-ce pour cela ? Simplement parce que la peuple le reflet de ces ombres glissant le long des façades. Nul de saurait le dire sans doute et personne n'est là qui ose questionner l'absence à moins que ... A moins que ce ne soit que vue de Heverlee. Contre-champ, contre nuit, pour un conte entre chien et loup, le parfum d'une femme qu'on guetterait, espérerait derrière les grandes façades, et qui s'allongerait avec la nuit. Mouvement étrange, mesuré, pareil à ces pierres de meulière qui gardent en elles la clarté des drames comme les petites aigreurs des amours réchauffés et savent nous parler du voyageur par l'écho simple sur leurs flancs d'un ricochet de pluie ou de solitude, le bruit lancinant et lointain d'un vieux spectre de Pacific qui boogie contre boogie, contre toute attente, tout contre l'attente glisserait dans un allaitement de vapeur et de chairs dans le silence des grandes rues. Rien pourtant seul le vélo d'André Delvaux posé là depuis le quatre octobre d'une année indécise. Appuyé contre ce décor linéaire. ce maître-ruban de pierres et de pierres, meurtri de portes, harassé de fenêtres dans l'attente d'un remake, d'un rendez-vous à Bray. La nuit est calme, lumières blanches, blêmes, blafardes, le scénariste passera tout à l'heure. Il jouera négligemment avec un stylo bleu qu'il fera rouler entre ses doigts réveillant sur les façades les corps longs de belles improbables.

 

La Faute   part.5

photo de Jean-Michel Marchetti

Ce pont qui sort de l'arbre, le rêve peut-être. Comme l'on peut rêver autre chose, de tout autre chose ; d'un feuillage renversé sur le corps d'une femme. Son reflet dans l'eau quand immobile le pont... Le corps son tablier, un autre et un encore, nu, vert comme le sont les cheveux des femmes rêvées dans ces poèmes de Guillaume chantés par Léo. Ces femmes rhénanes avec leurs parfums, leurs souvenirs de forêts noires ou non qui passent sur les ponts quand ils sont vides, absences à l'œil du quidam que je suis. Ces femmes ! Celles qui s'endorment l'œil vague, l'iris bourrelé d'écume et de sperme. Qu'importe elles n'existent pas plus que Prague et Venise. Elles se parlent, se rêvent dans la voix de l'homme qui s'avance à tâtons sur le pont Mirabeau - mais son nom importe peu nous le savons, c'est peut-être notre seul savoir, peut-être... - lorsque la nuit trop noire a avalé le fleuve et avec lui toutes les eaux des femmes. Les corps desséchés se reposeront avec le petit jour sur les quais qui tant attendent leurs parfums lents - ça je le crois aussi - Adossés contre les murets, les visages inondés de l'ombre flottée des arbres, ils auront pris soins d'éteindre les réverbères à Vienne, Chicago et ailleurs, jusqu'à cette clarté de Venise qui flamme le rêve, le roussi dans les menstrues du petit jour quand le mauve se mélange au bleu sombre pour faire mentir le rose au large de Torcello, oui même là ! pour ne pas les déranger. Le pont dormira tout le jour.

 

 

La Faute   part.4

photo de Jean-Michel Marchetti

La main comme le souvenir d'une histoire passée. Loin des glyphes, tarces dans ses paumes fermées, rides imaginées telle une écriture intime, infime ; un écrit contenu et oublié. Il en parle peu. Pas. Il le porte seul, au creux de sa main droite celle qui laisse espérer. Parfois il s'assied. Il y a peut-être de la prudence dans ses yeux, nul ne saurait le dire. Il ne montre que son dos. Parfois il s'assied dont. Regarde en dessous, à droite, à gauche, comme un enfant sans âge que toujours on aurait puni. la rue est vide, il ouvre doucement sa main, la gauche, la pose à plat sur son genou ; l'étoffe de son genou, la caresse peut-être d'un touché maladroit. L'habitude lui manque depuis si longtemps. Puis de sa paume, approche le stylo bleu qui lui fait penser aux cieux tristes sous lesquels il essuie aujourd'hui sa vie. Doucement il commence à écrire à même sa peau. Il voudrait qu'y prenne forme une histoire, chaque fois la même, des graphes connus de lui seul mais chaque fois c'est un visage qui s'y dessine, le contour d'une ville. Soudain tout se mêle. Il regarde sa main, incrédule, y cherche ses mots. Tout s'est de nouveau effacé, ne laissant sur ses vêtements sombres qu'une odeur de chien, de rêve mouillé. Il se lève, titube un peu. l'émotion se boit aussi se dit-il. Il reprend sa marche. Dans son dos sa main sert un peu plus le morceau de ciel bleu pâle. Les passants n'y verront qu'un stylo entre ses doigts aux ongles trop longs. Trop blancs, bizarrement trop blanc.

 

La Faute  part.3

photo de Jean-Michel Marchetti

Il y avait quelque chose de sombre en elle. Ses yeux. Leur clarté d'onyx. Ce noir dur comme matière quand elle vous regardait. Oui ! la vivacité de ce noir qui riboulait, semblait habiller le lieu, le draper. Toujours il en avait été ainsi, c'est du moins ce qu'elle aimait à penser. Son père d'aussi loin qu'elle se le rappelait, la surnommait "little shadow" en souvenir d'une musique et d'un amour caché. Il le lui avait dit le jour où à son tour, il avait gagné l'ombre. Les draps étaient blancs. La pièce tendue de même. C'était la même pièce. La chaise. La table. Le cendrier où se range aujourd'hui le soleil n'y changent rien. C'était la même. Aujourd'hui ses yeux, bien sûr, avaient perdu une part de l'ombre qui les avait si longtemps habités, vêtus. A mesure qu'avançait sa nuit, à mesure qu'elle s'habillait de noir strict elle sentait son corps trembler. Tout à l'heure elle avait posé sa main dans la tache de soleil sur la table pour ne pas tomber. Elle s'était effrayée de la croix dessinée, projetée par le soleil sur le plan de bois. S'était rejetée loin dans l'ombre, loin du cendrier rouge, des chaises bien trop vides ; loin dans l'ombre 'Little Shadow" avaient murmuré ses lèvres fanées, usées par l'absence. Ombre à la recherche d'une ombre encore.

 

*

La Faute  part.2 

photo de Jean-Michel Marchetti

Elle resta longtemps à la regarder, elle avait du mal à en croire ses yeux ; tout ce noir ! l'épaisseur de cette obscurité. Elle avança le doigt comme le font les enfants quand ils veulent troubler la surface d'un étang et qu'ils ne disposent pas de pierres plates pour y faire des ricochets. Elle se retint, non ce n'était pas cela, pas exactement ! Elle reprit son mouvement, elle voulait que son doigt crève cette peau comme il le faisait de la crème à la surface du lait autrefois. Devant il y avait du lait noir, celui de sa vie, celui que buvait aussi cet homme croisé près du quai. Elle le revit, se rappela sa démarche, son costume triste, bleu-nuit ou anthracite elle ne savait plus mais aurait parié que la nuit s'en fichait. Elle éprouva quelque chose qui devait ressembler à de la compassion puis se demanda s'il avait jamais franchi cette porte, celle qu'elle regardait. Elle avait dans la main une photographie qui représentait une porte, la lumière qui venait de sa gauche était blanche c'était un jour d'été sur le cliché, elle en était presque sure et il y avait ce noir, toujours ce noir comme une page en négatif, sans marge, seulement une ogive de pierres. Elle se souvint du stylo, de la façon dont il s'en amusait derrière son dos, avait-il écrit son histoire dans la lumière du quai avant que son corps lourd ne trouble le canal comme elle s'apprêtait à le faire de la profondeur du noir. Elle se troubla, trembla un peu aussi puis remit dans sa poche la photo. Devant elle ne demeurait maintenant que cette porte que jamais elle n'oserait passer.

 

*

La Faute  part.1

photo de Jean-Michel Marchetti

Elle disait son corps d'alcôve, dans la terre de l'alcôve, le stuc, le marbre ; l'hypothèse même. Lui disait que non, que la couleur suffisait. brune comme elle peut-être. Alcôve, son arrondi et son attente. Elle lui rétorquait le souvenir des corps, leurs dessins dans la courbe de l'ogive à mesure que l'ombre boulait, qu'elle s'enfonçait dedans, dehors dans l'espace demi offert pour l'autre. Elle n'avait pas de mot, elle se contentait de la caresser. Il y avait l'améthyste, la pourpre, l'incarnat ; l'azur même ! Ce bleu non défini que le vent souligne, goûte. sans bouche scellée sans doute. Quand elle disait cela - la brise souleva un murmure - son oeil à lui avait la fixité d'une intaille. Il avait, croyait-elle deviner, quelque chose de navré en son centre. Elle s'en voulait. Cherchait en elle ce qui la rendait coupable, la faisait fautive. Il semblait lui dire "mais tu ne comprendras donc jamais..." puis son regard semblait se perdre, suivre les courbes de l'alcôve. Elle ne comprenait pas. son corps n'avait pas bougé, pas cillé sur le fil des ans, il s'était doucement effacé, confondu dans le bis, le brun de leur cache en plein soleil, dans la discrétion de plus en plus affirmée des pigments de couleur. Elle était restée la même, tout comme lui, dans cette position ; avec cette mise de déesse que lui avait donné le tire-lignes de l'artiste que personne maintenant ne pouvait détailler hormis ses yeux à lui depuis la chute de la dernière mosaïque. des enfants, une à une les avaient ramassées pour les laisser dans l'eau du bassin par simple jeu. Son oeil ne pouvait s'en détacher, espérant quoi ? L'alcôve était vide.

***

Hommage à Antonio Tapies

 

GRAVURE

 

CHEMISE

Camisa bianca
camisa negra
tenue sur le fil
sans col officier ni Mao
juste une poche en place du coeur
Adolescence à Barcelone
le vent est tombé avec la ville      peut-être
camisa negra
camisa bianca
tirant sur le rouge
sur le fil                et dedans
le cri des autres

 

    

 

LIVRE

Le corps est figé
sombre sur le gris    le brun
vie qui n'aurait de cesse
de s'expliquer
chercherait ses mots propres
mains plongées dans
le cambouis d'encre de la nuit
Le corps est de dimension restreinte
12 peut-être     Majuscule diraient certains
avec de l'envie dans la voix et le tremblement
des mains
Ceux-là ne cherchent pas A le comprendre
A prononcer ce corps
qui les regarde
ils scrutent le brun     le gris qui l'entoure
qu'il parviendra à rompre
jusqu'à l'espace libre que nous appelerons
(ils n'en savent rien)

 

BLANC

pour commencer de dire l'H(h)istoire  

 

***

SUR LA ROUTE DE TISNIT

 

illustration jlmi

lecture jlmi

    Sur la route de Tisnit,
    le sable la terre
    et la main de cette petite fille
    qui tient une rose en bouton
    La tige est courte . Le parfum .
 
    Vitre baissée  je la vois sourire
    rien d'autre sur le sable, sur la terre.
    Dans le ciel un rapace lâche son cri .
    Il résonne contre les murs ocres
    apparus pour lui comme écho.
 
    L'oiseau se répète
    de la main l'enfant fait un signe d'adieu,
    quelques dinars en poche ;
    la rose blottie dans mon regard

 

 

 

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HORS LES MURS

La rue. Les pavés. Ces pavés qui luisent. Il se dit que se sont des pavés parisiens. Petits. Il les a tenus en mains. Il était plus jeune. C'est une rue à la lisière de la nuit ; calme, éclairée sans brutalité. Une rue sobre. Son pas s'y accroche, s'y répercute pour s'éteindre aussitôt exténué. Parfois son pied butte sur des détritus improbables qu'il imagine peut-être, quand le bout de sa chaussure rencontre le gras du pavé, son irrégularité. Il manque tomber, se raccroche à l'air poisseux dans un geste machinal, empli de fatigue. Les mains vers l'avant, il semble vouloir s'arrimer à cette poix. Ses doigts lui paraissent brièvement s'y enfoncer. Cela le glace un peu plus, lui transit chair et os. La pluie tremble, bruine. Il n'a pas vu de plaque lorsqu'il a tourné le coin. Cette rue ne commémore rien, aucun homme illustre, aucun fait d'armes, nul lieu à graver dans la mémoire des indigents. C'est la beauté des petites villes de province se dit-il que ces  rues sans nom, brimées de pluie et de silence. L'eau même y tombe sans jamais toucher le sol, se  mêle aux habitants ; se fait notable parmi les notables. Depuis combien de temps marche-t-il ?  Il a perdu tout repère depuis la gare, sa descente sur le quai désert abrité par cette verrière Art Déco qui semblait dire l'arrêt du temps. « Vous êtes arrivés au terminus de ce train » lança une voix métallique à l'instant précis où il posa le pied sur le quai. Un peu à l'écart, contre un mur, un monument en rappelait la date d'édification, mentionnait les noms de l'architecte, du premier édile et du ministre des transports qui avaient édifié, pour le premier et soutenus, pour les deux autres, de deniers qui n'étaient pas les leurs ce projet pour lequel la ville leur vouait une reconnaissance quasiment éternelle – quasiment car leurs concitoyens avaient le sens de la mesure - Il s'était approché pour lire ces patronymes édifiants mais avait dû rapidement faire quelques pas en arrière - la quarantaine passée l'affligeant d'un début de presbytie –  Il fallait toujours prendre du recul face à l'histoire. Il en sourit. Quand il fut à bonne distance, il s'aperçut avec une certaine déconvenue que ces sommités de l'histoire locale, voire nationale, ne lui disaient rien qui vaille. A  peine si le nom du ministre lui rappelait, et encore il n'en était pas sûr,  redoutait une confusion, un quelconque scandale lié au Cartel des gauches. Mais il ne parvenait pas à se rappeler, s'il s'était réellement passé ou  n'était qu'une fantasmagorie de voyageur fatigué ; mélange de bien d'autres advenus depuis. Il s'assit sur un banc design et aluminium qui contrastait avec le verre et l'acier de la verrière. Il se demanda ce qu'en auraient pensé les promoteurs du lieu. La gare était vide. Des pigeons y passaient, s'y posaient, marchaient quelques instants de leurs pas hésitants le long des voies, voyageurs en attente. Il en suivit un du regard. Sa façon d'arpenter le ballast le faisait ressembler à un maquignon qui marche mains au dos en scrutant tel ou tel cheval qu'il brûle d'acheter. Comme lui, l'oiseau apparaissait soupeser, calculer, tergiverser avec un interlocuteur invisible. Il allait, revenait, semblait réfléchir à une proposition, puis s'éloignait avant de revenir sur ses pas et de recommencer.  Insensiblement en suivant son jeu , il gagna la porte automatique, son bagage – un sac en tapisserie des plus kitch -  lui pesait,  à croire que l'oiseau s'y était posé avec tous ses voyages passés, c'est alors seulement il sentit la pluie. Il n'avait pas fait cent mètres qu'elle se colla à lui, l'investit sans qu'il puisse opposer de résistance. Il en était tout encombré depuis lors. Ses membres lui semblaient moisir peu à peu.

Son sac lui avait déjà échappé à plusieurs reprises depuis qu'il s'était livré à la rue. La maille en était mouillé .Une boule d'angoisse lui serra le ventre. Sur le parvis de la gare, il chercha quelque chose à quoi s'accrocher, un point d'ancrage pour résister à cette panique qui l'envahissait, charriée par l'eau d'averse. En vain.

 Une grande horloge du même alliage que les bancs attira pourtant son regard, il y chercha une assurance qui lui faisait défaut, mais s'aperçut qu' elle avait depuis longtemps cessé de mesurer le temps, marquait l'heure d'hiver. Il frissonna, bien qu'on fut en avril. Dans la poche de son pardessus il toucha le petit pavé du livre qui lui avait tenu compagnie durant tout le voyage. Il était descendu juste après en avoir achevé la dernière page. Ses yeux avaient traîné un peu sur le mot fin, il s'en souvenait. Il en ôtait le marque-pages lorsqu'on avait annoncé l'entrée en gare. Il ne la connaissait pas mais était descendu. Là ou ailleurs la vie devait avoir le même goût. Alors qu'il progressait dans le couloir central du wagon, il avait essayé de deviner, au travers des vitres salies par la vitesse et le frottement de l'air,  une silhouette de vieille femme qu'il aurait pu aider à l'instar du personnage de ce roman qu'il venait de refermer mais ne vit personne, aucun profil qui sembla digne de romanesque. Il en conclut que c'était normal, que ce n'était pas la même gare – l'histoire se passait à Carcassonne – lui, il le savait, n'irait jamais plus jusque là. N'y retournerait pas. Il se souvenait pourtant qu'adolescent il y était descendu, venant de Toulouse avec sa soeur. Tous deux avaient traversé la plaine du Laugarais, son soleil, dans une vieille 205. Une guitare dormait sur la banquette arrière. Ils s'étaient arrêtés sur une place de village pour se rafraîchir et écouter les joueurs de tarot annoncer leurs contrats en occitan. Il y avait longtemps. Arrivés sous les murs de la cité et avant même d'aller vers le quartier St Jacques où un ami leur avait donné rendez-vous, il avait peut-être insisté pour passer sous les fenêtres  de la chambre de Joe Bousquet. C'était si loin, il ne s'en souvenait plus vraiment, mais il aurait aimé que cela se soit passé ainsi. A vrai dire cela n'avait guère d'importance. Cette ville, il en était sûr,  n'avait que peu de parenté avec cette cité d'estive où ils avaient, sa soeur et lui, poussé plus avant leur jeunesse.

Son manteau se faisait lourd sur ses épaules. L'eau le gorgeait. Le poids de l'averse lui fit ressentir plus fort encore sa fatigue, sensation qui le poursuivait depuis quelques semaines et l'avait poussé à partir sans pleinement le décider. Il avait seulement tiré sa porte, après avoir jeté dans ce sac de toile qui s'alourdissait  maintenant au bout de son bras, une brosse à dents et le strict nécessaire. Puis il avait saisi le premier livre venu. Le bonheur fut, il le découvrit après s'être installé dans le compartiment, qu'il aimât l'écrivain encore confidentiel qui l'avait écrit. Il se méfiait des gloires littéraires tout autant que des villes figurant sur les guides touristiques. Ici, se dit-il une moue d'ironie au coin des lèvres, rien de la sorte.  C'est alors qu'il se souvint d'un autre livre de l'auteur, le titre mentionnait une ville italienne ; suggérait un amour qui y séjournait peut-être.  Il ne connaissait pas cette ville  sur l'Arno, et s'avisa soudain que son dernier amour ne lui avait laissé qu'amertume sur le corps. Il eut  soudain la sensation étrange de vivre dans un fragile équilibre. Son bagage paraissait le tirer vers la terre et dans le même instant, ses semelles de crêpe rendaient son pas peu assuré sur le pavé mouillé.

Il était tout d'abord, comme tout un chacun, entré dans les hôtels du quartier de la gare, en quête d'une chambre pour y passer la nuit. Mais chaque fois, une impression indéfinie, un sentiment flou l'incitait à partir. Comme si avancer jusqu'à la réception, y demander la clef d'une chambre avec douche – il avait malgré tout, toujours préféré l'eau coulant sur sa peau à la théorie d'Archimède –  lui étaient impossibles. Il entrait, jetait un regard pas même circulaire sur les lieux, faisait quelques pas vers le réceptionniste ou le veilleur de nuit puis se ravisait, comme quelqu'un qui s'avise avoir oublié quelque part une partie de lui-même. Il repassait la porte sans un mot, sans un regard pour l'homme qui derrière son comptoir ébauchait un geste ou une parole de bienvenue. Une fille l'aborda alors qu'il sortait de l'un d'entre eux. Il affichait fièrement sur un crépis vieilli  « gaz à tous les étages » Elle lui demanda, comme on parle du temps, s'il montait, il en éprouva quelque dépit.  Il tenta de lui expliquer qu'il venait d'en sortir, qu'il avait hésité pour la chambre. Se lança dans un monologue, une dithyrambe où il faillit se perdre lui-même. Ses mots bataillaient, il en accusa la pluie sur son visage ; la fatigue sans doute. Sa diatribe, n'eut pour résultat qu'une gerbe d'insultes qui sortit d'une bouche  trop rouge mais bien dessinée qui l'interrogeait maintenant, de façon tout à fait inattendue pour lui, sur sa virilité. Il s'éloignait déjà dégouttant de pluie, les mots de la fille agriffés à son pardessus lorsqu'il prit conscience de l'accent qui à son oreille tenait la note. Il fit volte-face pour la rejoindre mais elle avait disparu. Il ne vit que son profil projeté sur le mur d'entrée de l'hôtel. La lumière venue de l'intérieur du hall y avait accroché sa silhouette. Elle était plus jeune qu'il ne l'aurait cru.         

C'est sa voix qui  l'accompagnait encore dans cette rue. Comment était-il arrivé jusque là, dans ce quartier de la ville basse, il ne le savait pas ; la voix peut-être. L'idée bien que saugrenue lui plaisait. Pensez que la voix des femmes savait s'entretenir avec le hasard lui redonnait, sans qu'il sache pourquoi, espoir. Il y avait dont autre chose que sa fatigue dans les rues de cette ville.   Il passa sa main sur la palissade de bois qui courait à sa gauche. Sa paume s accrocha aux aspérités des planches lavées, blessées par les intempéries. Des débris d'affiches, de prospectus y demeuraient accrochés tels des restes de batailles passées, de campagnes menées par des publicistes de renom, généraux des temps modernes. Comment leurs cohortes s'étaient-elles perdues en ce quartier reculé ? C'étaient-elles laissés séduire, emmener elles aussi par cette musique d'Italie - il en était certain maintenant – égarée dans les paroles insanes d'une la jeune femme dont l'ombre seule avait fini par l'habiter.

Sa main se déroba soudain, une latte de la palissade avait été arrachée, laissant place à la nuit. Son épaule heurta un bastaing.  Le choc lui arracha un cri que la surprise fit plus violent. Il lâcha son sac qui tomba avec un bruit assourdi sur le sol. Son pied gauche faillit, se déroba légèrement.  Il crut tomber, s'imagina allongé sur le sol, le visage maculé par cette lumière pauvre que reflétait les gouttes de pluie fine sur la rondeur du pavé. Il revit la silhouette sur le mur d'entrée de l'hôtel, chercha à y deviner des seins, qu'il s'imagina petits et ronds, durs comme ces pavés que la nuit et la désertion d'une palissade avaient placé, inattendu sous ses doigts ... Il tâtonna. Sa main droite courut humide à l'entour. Accroupi, il palpa la nuit et sa chair. Ses doigts, à l'aveugle frôlèrent une fois encore la rue. Il en sentit les moindres affaissements, affleurements et déformations. Il se dit qu'elle avait souffert, que c'était peut-être pour cela qu'elle se tenait dans l'ombre. Les réverbères avaient rendu l'âme depuis, on les avait mouchés,  à moins que ce ne fut l'action de quelques garnements, les mêmes qui avaient arraché la planche sans doute, qui l'avait fait basculer (à son corps défendant ajouta-t-il pour lui-même, et cela lui plut) dans une nuit plus noire encore.

Du passage ainsi ouvert montaient des odeurs d'herbe mouillée, de pourriture. Il imagina des viandes délaissées, des cadavres d'animaux, quelque chat ou chien famélique qui serait venu là pour s'éloigner de tout. Il eut un mouvement de recul, à genoux sur le pavé, une main effleurant l'eau, il sentait la mort et ne s'en offusquait même pas. Son sac était introuvable, il se dit que l'eau l'avait sans doute emporté. C'était ridicule, la pluie n'était pas assez forte, la rue trop peu pentue. Soudain il accrocha du bout des doigts la lanière de cuir, la bandoulière. Il tira doucement, très doucement à lui. Le sac était trop léger. Il le découvrit éventré, son contenu avait dû être dispersé sous l'impact. Pourquoi ressentit-il, alors qu'il en avait gardé en mémoire de maigre contenu, établi à la hâte, sans y attacher d'importance, le matin même le besoin impérieux de le fouiller. Rien ne restait de la brosse à dents et des quelques effets qu'il y avait jeté. Soudain ses doigts heurtèrent le carton fort qui donnait un peu de rigidité au fond du sac, ils y débusquèrent un papier dont il n'avait gardé aucun souvenir. Il déchira pour partie quand il voulut le ramener à lui dans un geste qui lui parut  pourtant d'une lenteur excessive, comme s'il retenait son mouvement.

Lorsque ses yeux se furent habitués à l'obscurité il découvrit qu'il s'agissait d'un prospectus de voyage défraîchi, vantant les beautés de la Toscane, Fra Angelico et la place de la Demoiselle.  C'est alors qu'il entendit tout près de lui un bruit dont il n'aurait su dire s'il s'agissait d'une détonation, d'un choc ou d'un coup porté contre la palissade. D'instinct, il rentra la tête dans les épaules, se blottit le plus qu'il put juste avant l'éclair et la voix qui inondèrent l'espace tout entier.

« Buon giorno, servizio di piano! La vostra colazione signore, fa un tempo magnifico, ideale per la passeggiata. Firenze appartienevi!(1)

Il ouvrit les yeux, une jeune femme aux lèvres bien dessinée, seins durs et ronds sous une blouse frappée aux armes de l'hôtel venait d'ouvrir les rideau noyant la pièce sous le soleil. Elle lui souriait à présent, amusée. Il n'osa pas lui demander son prénom.


1)Bonjour, service d'étage, votre déjeuner Monsieur! Il fait un temps magnifique pour la promenade. Florence est à vous !  

©  jean-claude Tardif -inédits - 2007 2008

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