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Denise Desautels

 

 

 

                Sommaire

            Poèmes

            Elle écrit en chute libre

            Sur fond d'océan

            Ahan

             une improbable rédemption 

             Big bang

            Un livre de Kafka à la main  (premiers feuillets)

            Novembre  ( accompagné d'une lecture par l'auteur )

          Proses

La splendeur des objets    ( extraits )

Apparitions

Une solitude exemplaire    ( accompagné d'une lecture par l'auteur et d'une reproduction de "Croix noire" de Kasimir Malevitch )

Les chuchotements et la caresse  (extrait de Cimetière : la rage muette)

Mémoires (avec des "E blanc[s]" et des ailes)    (extraits de Ailleurs / épisode I )

Consolation peut-être     (extrait de l'Oeil au ralenti)

Le deuil & l'enfance   ( extrait de Cimetières : la rage muette)

Tout ce bleu

La Blessure    (extraits in Un livre de Kafka à la main)

Prise II : contamination   (extrait de l'Oeil au ralenti)

Une histoire de beauté  (extrait du Tombeau de Lou lu par l'auteur) 

                                                                                    en guise de biographie

                                                                                     bibliographie  (en cours)

 

*** 

   

 

Poèmes

 

Elle écrit en chute libre

 

 
les jours, les siècles ont beau passer
l’histoire, la ravageuse
là, nappe fixée
avec du rouge trop rouge
sous lequel s’entêtent les vautours
 
aujourd’hui
ce bruit de cendres n’était pas prévu
ni les femmes filles folles
ni les musclées ni les rompues
 
sur l’écran, c’est à hurler
ça ne vit presque plus, ça galope vesr l’abîme
 
elle se glisse entre toutes
avide
sa main toute grande
 
à chaque caresse se compromet
avec ses hommes, amants et fils
leur architecture sans fusil
frémit parfois
devant le rêche de leur salive
 
elle contemple
dans l’ombre, la foule qui va de a à b
à l’infini
 
ses ongles fouillent vigoureux
l’énoncé chargé de surdité
avec à chaque bout
des vivantes et des presque mortes
 
or personne n’y croit plus
 
la phrase en e sur l’horizon
où débris et pleurs s’étendent comme des corps
et pensent l’aube, pensent l’abandon
avec art, à l’unisson
 
parfois elle s’étonne d’exister encore
dans une ville ou une autre
trop unanimement sombre
 
contre l’épuisement de ses doutes
elle écrit
en chute libre
 
extrait de Vigilances in l’Angle noir de la joie   Arfuyen/le Noroît 2011
mis en ligne mai 2012

 

 
 
 
 
Sur fond d’océan *
 
Regarder dehors, c’est contempler l’agonie 
( Monique Proulx )
 
 
 
 
bronze de Louise Bourgeois photo jlmi
 
 
 
dix, douze, vingt, peut-être plus
en croix
douleur sur douleur
 
j’en ai connu quelques unes
comptées sur quelques mains affaires domestiques, dérisoires en somme
comme on en connaît tous
nos morts impeccables
on n’y échappe pas
jusque dans l’urne, l’harmonie
 
mais rien, absolument
ne connaît rien de la vôtre
cœur immense
par milliers, remous
échos qu’on crache, qui coulent sec
vers les coulisses de la terre
 
votre douleur gît tout en bas
vent, béton, mer et moelle se défont en elle
 
on la prend comme elle vient
totale et implacable
nos ongles, nos mots
sur vos os étonnés se mettent en quatre
ce soir comme hier
jusqu’à amour
rien, les amis
 
jamais
jamais n’ai croisé de si vif néant
 
ce jour même
ça ne s’entend presque pas
 
seulement alarme et simples voyelles
à pleines mains
aux abois
les unes contre les autres
par centaines meurtrissures et agonies
dans une atmosphère de parfums
 
ça bégaie, chantant sourd, si près de la mer
et ça monte, monte
comme à Alger, la blanche
le plus soyeux des jours
où j’entre
armée de notre douleur
 
d’où je ne sors plus
c’est désolé, sans cause
outre cet acharnement d’un janvier de braise
 
plus de tassements marron
plus d’appels au secours ni de secousses
ni même d’haleines
plus de ruines grandioses
 
juste naufrage
comme on dit faim
entre ses côtes
 
juste criarde envie de tout recouvrir de glace
pincements de cœur compris
 
le chaos hante haut
votre impardonnable géographie
île, antilles, haïti
avec plusieurs a très noirs
une obscurité à bout portant
et simultanément l’ordre, le soleil
jusqu’aux yeux
l’enfermer
 
s’éloigner de la pluie
 s’accroupir à l’écart
 contre la longue inutilité
de la table d’écriture
 
au loin sa transparence
au loin on les voit, rose atlantique, se noyer
les feuilles de tous les cahiers
 
au loin encore, on l’entend
pas n’importe quoi
une nation, ou son âme, ou sa foudre
son nom humain
 
crier
d’un bout à l’autre de son crâne
en pleine tempête, avec femmes et filles
rivages et continents effrénés
crier
crier catastrophe et joie survivante
 
puis, comme on coud, caresser
 
car, amis
les mains nous précèdent
 
caresser
ossements, avenir, cœur dans paume douce
 
 
* les mots « sur fond d’océan » et « les mains nous précèdent » sont extraits du recueil de Joël Des Rosiers ( Triptyque, 1999 )  
 
in l'Angle noir de la Joie ed Atfuyen/le Noroît 2011      
 
mis en ligne en mars 2012   

 

 

 

Ahan

 

ill. Victor Hugo

 

bleu janvier 
dur comme un cri 
tu en as plein la gorge 
des manèges dont on ne guérit pas 
 
ce vieil au jour repasse, possédé, on dirait 
la guerre va, vient, fait des trous dans tes nuits 
les animaux, les enfants, leur poitrine pâle 
l'émotion fait culbuter les heures 
 
dans la cohue, quelques corbeaux 
l'angle d'un cou, d'une aile 
épinglé à la hâte 
 
on entend l'épouvante 
le bruit d'un organe froissé 
d'un cœur blanc 
les choses humaines qu'on largue 
in situ 
 
trop de chagrin alentour et trop de ciel au-dessus 
les cauchemars laissés à eux-mêmes 
 
on regarde la flexibilité du mensonge 
on te regarde t'y précipiter 
astre halluciné, haletant 
rêvant de ravage 
 
rêvant 
sans savoir vers quelle bouche te tourner

 

 

 

 

Une improbable rédemption

une branche s'est abattue sur une autre
 
la fin nous passera sous les yeux
même si vêtue de trop de rose
et faisant semblant de rien
 
on savait que ça viendrait 
malgré l'épaisseur des vitres 
on avait été prévenus 
secoués, secoués
par une accumulation d'armes et d'hécatombes
 
les incendiaires une fois de plus
se préparent à survivre 
on les suit, on les prends par l'épaule 
quelques décennies 
quelques ennemis de plus
 
c'est généreux dans les villes
ça attend la souffrance
 
 
imaginons l'autoportrait
un rideau qu'on tire, translucide
pour atténuer - oh à peine
nos fraudes
de famille, d'état
nos petits assassinats aussi
machinalement
en croix, massés
sous une graine où il fait chaud   
 
en attendant, on fabrique du néant doux
 
un peu d'anthracite ou de blanc, s'il vous plaît
autour d'une improbable rédemption
 
 
à la fin, on n'a plus peur
on les regarde de près
l'enfant endormi et
plusieurs étoiles malades accolées à la terre
 
sans bien comprendre pourquoi
absolument nécessaire
la souffrance flambe dans un fouillis de bras
 
nous avançons, manière Marina Abramovic
le corps tout charbon, penché 
son squelette posé sur son dos, son double 
grandeur nature 
fragile armature d'os 
châle d'été, on dirait 

 

 

c'est beaucoup de bruit ce vent de tombeau qui vous pique la tête
ses effarements de survivante
une fois pour toutes
beaucoup de bruit
nos paumes qui chutent
devenus si étroites
leur tourment projeté claquant
contre un mince mur de mots
 
on se risque pourtant à l'invraisemblable
entre l'angle et l'arc des côtes, au fond
de la cage
on dépose pureté
 
un jour
- simple hypothèse bien sûr
éprouver la bonté du feu qui sauve

 

 

  

 

 
 
in l'Angle noir de la Joie ed Atfuyen/le Noroît 2011                                            mise en ligne juillet 2011

Big bang

...extrait de Vers quelle bouche te tourner in l'Angle noir de la Joie ed Atfuyen/le Noroît 2011...

 

Goodwin '71 + Kandinsky '23     jlmi

 

dehors sec et clac
un simple échafaudage ou toute la terre
vois, vois
c'est flamboyant, rempli de couteaux
l'insensé en plein ciel, ça résonne
 
l'effroi fauve
pauvrement en soi
concentre noirceur et lucidité 
 
tu as parfois du métal dans la voix 
comme un fort aveu de consonnes 
 
on croise le fer, on dit 
démolition, incendie, étoile 
on se rend jusqu'à grenade et croc 
en additionnant des cercles 
leurs points cardinaux 
l'impact de leur tremblement 
jusqu'à ce que tout s'effondre 
chantiers, tours, larmes et livres 
excédent d'ambiance 
 
et quand tu crois que plus rien ne peut être sauvé 
quelque chose, quoi 
à peine une syllabe 
son plus pur dénuement 
aube 
là où émigre 
l'ultime fantôme de la caresse

mis en ligne juin 2011

 
 
 

Un livre de Kafka à la main

...premiers feuillets...

1   

Mon cri traverse l'ombre ; et le désordre
atteint la surface où quelqu'un pose 
l'oreille, indiscrètement entend le 
soulèvement de la vague : fragments de 
gestes, de rumeurs, et ma voie enfouie, 
affolée, sous les ruines. Après, je ne sais 
pas. Ne sais rien. J'imagine une histoire 
archéologique qui retrace le désir détourné, 
épuisé ; qui en provoque l'éclat. Il y aurait 
des larmes qu'on y gagnerait en 
intensité et en vertige. 
 
On y évoquerait la passion comme 
une excuse normale.

2

Un livre de Kafka à la main, je me jette 
dans la confusion, la répétition, 
l'évidence ; je piétine d'effroi et agite 
mon regard circulaire parce que je ne 
peux faire autrement, 
 
au risque de passer pour folle. 

 

ill. jlmi

 

3

 
Avant, je croyais aux variations infinies du 
corps, de la langue et du paysage. J'affirmais : 
une femme sans qualité ; une étrangère, 
sans enfance ni blessure. je croyais à 
l'érosion de la plainte et à ses métamorphoses ; 
je ne croyais pas à l'enfouissement des 
désastres ni à leur rejaillissement 
excessif, inopportun. 
 
Je ne croyais pas à l'esquive mais à l'oubli. 
 
4
 
J'interprétais mes élancements et mes 
obsessions comme un jeu d'enfant, une 
facilité naturelle à émouvoir ou à 
contaminer, une insistance qui me comblait. 
Un jeu de miroirs et de pièges, car 
j'imaginais que l'étrange séduction de 
l'étouffement s'estompait peu à peu. 
 
Je ne fais qu'évoquer le malentendu, et 
déjà tu pleures.

.......

***

Novembre

 

Audio    *

 

À quoi peut bien servir 
cette forme abondante du silence 
À qui ? Quelque chose s’est déchiré 
devant la fenêtre, lettre 
oiseau, muscle, cœur, nécessité 
c’est difficile à dire 
Ce soir, on ne s’y retrouve plus 
toute vigilance en fuite 
le mensonge improvise 
Tant de curiosités humaines 
déferlent, roulent sous nos yeux 
remplissent les rues et les nuits 
ici et là les encombrent, les crevassent
D’une ombre à l’autre 
novembre se ramifie 
De petites nostalgies s’y attardent  
On dirait des os et des ailes 
venus d’ailleurs, soudain 
pris de paresse ou de vertige 
émouvants jusque dans la mobilité 
de leur blessure, là où ça cogne, crie
s’étrangle, là où d’habitude 
l’espoir se délabre vite 
des os et des ailes surpris 
en plein vol par un sursaut du désir

malgré cette rouille 
chatoyante sur fond de ruines 
des os et des ailes qui surplombent  
un ciel clos, un ciel glacial 
Nos mains gagnées par l’inquiétude 
tâtonnent parmi les ténèbres 
en milliers de gestes 
les approfondissent. Insoumises 
en novembre, nos mains 
quand elles progressent ainsi 
vers des restes d’enfance 
racines et musiques profondes, en alerte
dans un ciel qui claque 
Mais torrents, écorchures, arrachements
remords se soulèvent, bientôt 
foncent vers les sons, les traversent 
au fil d’une pensée. L’énigme 
bouge, immense sous nos yeux 
et on la suit, l’encercle, l’étreint 
l’énigme enfin retrouvée derrière 
de rudes mémoires, ses douleurs 
allégées par la démesure 
de nos bras et cette âpre 
intention de bonheur 
qui vient on ne sait d’où
source : un grand merci à http://www.lyrikline.org
* si cette publication est soumise à copyright, elle sera supprimée dès l'information transmise au webmaster  

 

*** 

Proses

 

La splendeur des objets          ( extraits ) 

L'inquiètude 
concentrée dans l'objet d'art 
donne parfois du sens à la beauté 

 

Maple rock   © Martha Townsend 1992

 

Dehors, on voit l'isolement, on ne sait plus où aller ; on se croit obligé de se protéger contre les effets nocifs des changements de saisons, de continuer à vivre jusqu'au prochain hurlement à piétiner comme si de rien n'était. Il pourrait neiger pendant des jours. Le paysage deviendrait d'un blanc si humain qu'on le perdrait de vue. 

...

Je voudrais me déplacer, quitter un lieu pour un autre, dépayser mes habitudes de mémoire et laisser derrière moi un monde apaisé. Vivre avec souplesse dans la légèreté que donne parfois l'espoir.

Mais sur un quai déjà loin, j'imagine chaque fois une main en suspens au bord des lèvres ou de l"abîme, une main aveugle, abandonnée à ce qu'on appellerait bonheur, simplement parce que c'est derrière soi : quelques images inquiètes, quelques patientes stratégies du souvenir.

Je voudrais dépouiller les mots de leur mélancolie, les obliger à rester près du bourdonnement des choses, les voir se débattre avec les âmes humaines : leur intimité forcément obscène, leur cruauté et leur repentir.

...

Je me souviens d'un quai déjà loin, d'une main tendue devant la mer, ouverte comme la mienne s'avançant vers toi certaines nuits, du silence des grands départs, de la splendeur sans importance des corps et des continents, juste avant l'abandon.

Quelquefois nos douceurs s'en vont, s'éloignent les unes des autres. On dirait des oiseaux dont c'est le dernier vol, et qui le savent. Mais ils restent muets, car leur solitude va trop vite. Ils n'ont déjà plusde langue.

Après la scène de l'adieu, la pensée se durcit. Le temps en elle se rompt. Le deuil commence là, dans la fragmentation et l'éparpillement des tendresses, sans aucune réparation à venir. Il aurait fallu s'entourer de précautions, se méfier de la diffraction de la lumière sur les ferveurs dérivées de l'enfance.

Après, le rêve fait défaut. On s'arrange tant bien que mal avec l'ironie du souvenir comme ultime fantaisie. les belles certitudes brûlent au loin. Après, on comprend mieux pourquoi le ciel a consenti un jour à s'en aller, comme se forment les amas de cendres au fond des jardins. On bouge au ras du sol, les ailes brisées.

 

( in Le saut de l'ange    autour de quelques objets de Martha Townsend        Le Noroît / l'arbre à paroles  1992 )

 

Apparitions

Falaise debout chargée d’apparitions devant l’indifférence du soleil. Ton oeil, ta joue, ta bouche, tout ton visage tranquille s’acharne. Après le premier effet de la souffrance — ta distraction, oh ! —, une haute mémoire. Tu te heurtes de plein fouet contre ses terreurs en boucle sur les fissures du tain. Les mots manquent. Ton histoire comme celle de l’univers, authentiques et rugueuses. Voilà les états de ta souffrance, le reste de tes nuits, un supplément de dimanches et d’astres. Tu regardes droit devant toi. Disponible au réel, à ce jeune siècle alentour.


Tout te rapproche de ta peur, tout t’en écarte : demain, plus tard, tu portes loin ta solitude. Tes portraits de femme, tes silhouettes à venir, tes cheveux, tes gestes se reforment. Et pourquoi pas l’espoir ? Grain par grain, entre son et silence. C’est fou ce qui se cache sous les mains. Le crâne, les rêves assiégés. La vie à même le vif de la falaise. Tu dis : je suis ces figures qui défilent, remplies d’impertinences, et cette menace à ciel cru, son bourdonnement, son noir quotidien. Tu dis : nous nous serrons doucement les unes contre les autres.


D‘un côté, les événements du jour filent dans le brouillard : l’ambre de tes faces, les combats, les défis, les fatigues, les soifs déchirent tes pensées ; de l’autre — main dans la main, ménagerie et mélancolie, on dirait —, une enfant opiniâtre se soulève et se pose, souveraine, sous l’autorité de l’un de tes regards. Maintenant, elle dit. Comme s’il s’agissait de se frayer une voie entre les obstacles du dedans et de l’ailleurs. Voilà, c’est ça, l’air de rien, au plus profond, dans la gravité de soi : renaître. Une vision naturelle de l’éternité.

 

oOo

Une solitude exemplaire

autour de Croix noire,1915, de Kasimir Malevitch

 

Audio *

 

1.

Plus tu l’observes, plus elle frémit et penche. On dirait un vêtement dont le tissu conserverait la marque du corps obscur qui y aurait séjourné et qui, volontairement ou par méprise, s’en serait dépouillé, l’aurait quitté. Fantôme debout, distrait, àl’étroit dans sa fenêtre de janvier.

Plus ton oeil insiste, plus elle s’humanise, cette forme à quatre branches, lourde, légèrement oblique devant toi, qui masque l’espace auquel elle est adossée. Or, rien de tranquille ici, ni en elle ni dans la texture ivoire des quatre carrés qu’elle isole les uns des autres.

2.

Habité, semble-t-il, capable de rugir et de caresser, doué pour le reniement et pour la souffrance, ce suaire sombre que tous les accidents du corps — de l’amnésie au désarroi, à l’effarement, au naufrage — continuent de hanter.

Cette fois, le visage seul, bien qu’incliné à gauche, par lassitude sans doute, n’aurait pas suffi à contenir l’entier abandon du ciel. Il fallait quelque chose de plus vaste, de plus périlleux aussi, sorte d’amalgame d’acier et de soie, d’absolu et de périssable. Contre un afflux de vide, les battements déréglés d’un coeur et des bras.

3.

Le mot est lancé, arrivé d’on ne sait où, de derrière peut-être, irradiant du centre dur de la relique vers la pâleur des îles qui l’étreignent lorsqu’il rejoint leur bord. Revenu du fond des eaux, à la manière d’un noyé.
Compassion. Peu importe le continent, chaque rive lui est offerte. Ne se sent nulle part dans la gêne ni interdit. Douleur civilisée, douleur circulaire.

Compassion, avec sa fatalité, ses certitudes, son chantage brusquement accessibles. Compassion, le fin mot de l’histoire, qu’un excédent de deuils a rendu nécessaire.

4.

Voilà que tu pénètres dans le premier cimetière qui vient vers toi, attiré par ce trop-plein d’ombre, et par ce lot de vocables déjà conviés ici —
cruauté, fantôme, périssable, noyé, mort —, et par ceux, renouvelables à l’excès, qui se pressent dans la marge, reluquant la scène, attendant leur tour, le bip dérisoire, éminemment concernés par ce naturel mortifère revenu au galop,

et par la force de frappe de cette croix que rien, vraiment rien — ni le vieillissement des pigments, ni l’austérité des rectangles, ni l’immobile désoeuvrement des carrés — ne vient altérer.

5.

Quelle curieuse clameur ! Tu aurais sauté sur l’occasion, te serais prêtée avec trop d’aisance au jeu du hasard et du ressassement, déambulerais avec trop de désinvolture, cumulant les fausses notes, parmi les chapelles d’angle, les cénotaphes, les tombeaux, les chats, les grives et les cendres de milliers de cadavres. Une détresse oisive coule, coule et cerne tes chevilles, tandis qu’un soleil sanglant éclabousse le paysage.

«Je ne cherche pas à blanchir la mort », dis-tu, mais à la débusquer. Entre l’enfance et l’immense aujourd’hui.

6.

Ton oeil s’obstine à traverser les bandes endeuillées, qui se croisent devant lui et encombrent son horizon. S’obstine à déjouer les polygones — barques, coffres, cercueils, âmes —, à les faire se chevaucher, se ramifier, dériver. Enfin éclater. Corbeaux dispersés dans l’air affranchi, où l’attente cesse, où les chuchotements et les larmes se donnent rendez-vous la nuit.

Qu’y a-t-il après l’abîme ?

« Je soutiens l’inconsolable », dis-tu encore, comme s’il s’agissait d’un regard.

7.

S’est tant acharné ton oeil, a déchiré le relief inquiet du tableau, et les strates de feutre et de bonté froide qui le recouvraient, a fait tomber l’écran auquel se cognaient, jour après jour, les ailes de ta joie. Il fallait persévérer : lutter contre l’avancée du néant jusque sous la lampe, pousser ta soif jusqu’à cette région encore inarticulée de son éblouissement.

Cette figure à la fenêtre, qui t’attendrissait, tu ne la vois plus. Tu flânes en elle, géante, insoumise, plus verticale qu’hier, et ta mémoire y converse avec d’autres mémoires.

8.

Tes réminiscences s’emballent : « À quoi servent les croix ? » Toi-même, tu es matière touffue, tu claques et tu trembles, par épuisement ou par méfiance ; tu es matière entêtée, et tu te tiens droite, chargée de preuves, les bras houleux, démesurés, en quête d’alliances. Sur le fil tendu par ton rêve à chaque aurore se réconcilient la fin et le commencement, et tu t’y risques, et tu le parcours, ce fil, cherchant une réponse, le lieu exact entre renoncement et supplice, le nid de caresses, et à chaque aurore tu finis par ralentir tes paumes, les refermer par peur qu’elles mutilent l’espoir à proximité.

9.

« À quoi servent les croix ? »

À rien. À tout. Prétendent beaucoup et parfois contraignent, les croix ; bloquent les murs, les bibles, les gorges, les pensées ; nuisent aux usages précaires de la rue et de la lumière. Aujourd’hui tu ne vas plus librement ton chemin.

Mais l’une de ces croix, d’une autre substance, exaspérée par un autre désespoir, a disparu. Débarrassés de tout objet, vides comme l’attente, son blanc et son noir délestés, en suspension dans le grain de la toile.

10.

L’alarme passe abstraite. Se répand, sonne partout, va au-delà des quatre coins, déborde, viendrait à bout de la moindre résistance, de la moindre prétention — demi-jour, pénombre, filet d’espérance — sans visage ni contour ; à bout de ces brèves étoiles, ampoules de détresse, plantées au fond de ton crâne.

Reste ce «rien dévoilé», cet extrême pathétique, ces bribes d’infini avec lesquelles tu jongles, assise, absente, face à tant de vents contraires.

Mais ton oeil, lui, n’a pas oublié.

11.

Ton oeil, lui, n’oublie pas, ne cède pas à l’attrait de la paresse ni du sommeil, aimanté par le concret des choses ; ne rature ni les angles flottants de la forme, ni leur profil, ni la mort à tes trousses, ni les plans superposés qui se jouent de ta peur, la trouent, la pénètrent et s’en vont loin, comme au plus creux de ton épaule ; ne recule pas ton oeil, rompu à consigner les changements de siècles, les alibis de l’histoire, les épidémies, les anamorphoses, les fracas. Et quoi encore ?

— ces fictions délinquantes qui, jour après jour, envahissent les cahiers des villes et des musées.

12.

De nouveau tu es cette femme à la fenêtre, faussement illusoire, courbée sur de lentes écritures, y scrutant le bruit que font les bonheurs quand ils tombent, y dessinant des miroirs où l’écho aggrave les faits et gestes de la passion, où les branches de chaque croix prolifèrent.

Ailleurs, sur un autre mur,
L’étoile noire.

« Presque légitime », dis-tu, freinant sa disparition, la fixant, ténébreuse sur le crayeux du jour. Dans ta main rebelle, quelques mots transitoires et, dans l’autre, un fouillis de vertiges.

13.

Aux environs du tableau, une douzaine de ferveurs désemparées, saisies au vol, échappées d’une solitude exemplaire. À la poursuite d’on ne sait quoi — une idée, un peu moins de néant peut-être ; un haut, un bas, un ici, un ailleurs, et des traces de doigts, paisibles.

Juin viendra, sans futur ni repos. Juste une volée d’étoiles pressées, éparses, qui ne te promettront aucune éternité.

Juste un rapide décor de printemps, exagérément ocre, et « la mer mêlée / Au soleil ».

source : un grand merci à http://www.lyrikline.org
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oOo

Les chuchotements et la caresse

Ni les abîmes de la caresse, ni son abandon, ni ses à-côtés périlleux, ni l'affolement de la main ou de la langue devant l'anonymat de la vague qui emporte loin le corps caressé, ni l'après, ni l'avant de la caresse, ni l'aveu de ses tâtonnements, ni l'aveuglement soudain de l'âme cajolée par ses reflets, ni les battements clignotants du cœur que la caresse aspire, ni le besoin de la caresse, ni sa bêtise, ni son bleu de houille qui se pose, tel une carapace, sur des muscles froissés, ni sa bordure, ni son bout, ni sa chute dans le roux de septembre, ni ce somptueux cimetière des caresses sur lequel les mots parfois s'attendrissent, ni le cinéma bruyant de ses artifices,


ni le comment de la caresse, si ses complots, ni sa cruauté, ni son démantèlement, ni les deuils entassés dans ses replis, ni les démentis de la caresse, ni sa douceur, ni ses effets à long terme, ni l'éloignement de la main ou de la langue, sournoisement attirée ailleurs, ni l'entêtement de la caresse, ni l'étincelle qu'elle aura fait jaillir, ni le brusque étouffement du corps quitté, ni les exigences de la caresse, ni sa faillite, ni sa féminité, ni ses flottements, ni son galop, ni le goût cuivré de son amertume, ni son guet-apens où se prend la chair vulnérable, ni son habileté, ni ses haltes, ni sa hâte, ni son huis clos intime, ni l'inconvenance de sa maîtrise


sur la fin d'un rêve, ni l'intention qu'elle camoufle derrière des naufrages stratégiques, ni ses interdits, ni son joug, ni son juste-milieu, ni les justifications trop câlines de sa lenteur, ni son lieu limite, ni la ligne courbe d'un dos et d'une épaule qu'elle remonte avec délicatesse, ni le livre de la caresse, ni sa loi, ni la mécanique astucieuse de son obscénité, ni sa mémoire, ni la menace de son savoir, ni la mollesse occasionnelle de son souffle, ni le mot qui la nomme, ni sa négation un soir de pleine lune, ni ses nœuds, ni sa nonchalance, ni son obstination à se mouvoir dans l'ombre, dans l'or, dans l'os d'une hanche, ni son odeur,


ni le pourquoi de la caresse, ni ses projets baroques, ni les quiproquos de ses rages, ni ses refuges, ni son relâchement ironique à la fin de la dernière nuit, ni ses remords, ni sa répétition, ni sa rigueur, ni ses sables mouvants, ni la splendide spirale de ses urgences, ni sa surdité, ni son utopie, ni la vacuité de son territoire un jour de vague à l'âme, ni le vagabondage de ses veloutés et de ses vertiges, ni le vêtement théâtral qu'endosse parfois la main ou la langue au moment de la caresse, ni sa volupté vieillissante, ni même sa dernière voltige. Rien que l'état pur de la sensation. Que le motif caresse au moment où il apparaît sur un corps.

 

 
 
Mémoires 
(avec des "E blanc[s]" et des ailes) 
 
I

Montréal. 4 avril 1962. A haute voix, l'institutrice. On n'est pas sérieux, quand on a dix sept ans / Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade. Je relirai mille fois ce poème, vous autres aussi. Pas toujours à l'aise avec tous, moi, l'ado rêveuse et nullement précoce. Ma rage viendra, viendra, mais sera longue à venir

II

Paris. 5 juin 2005. Votre oeuvre poétique toute entière lue à la salle Richelieu de la Comédie-française est retransmise sur France Culture. Un dimanche. je hais les dimanches. par moment, j'écoute, lente. Par moment, je suis absente. Entre deux villes, deux vies. Ailleurs. Perdue. N'y arrive pas. Ne vous pardonne pas l'Abyssinie. Sans doute intransigeante, à côté, ailleurs. Par moment plus durassienne que rimbadienne. Plus attirée par la lucidité que par la voyance, par le déchiffrement que par le vol de feu. Le petit, le concret, la survie d'abord.

III

Pas toujours à l'aise, même aujourd'hui, même ici. Vous relirai souvent, passerai des heures à enseigner - quel étrange verbe  ! - "Les voyelles", "Le bateau ivre", "Ma bohême", "Sensation", "Les chercheuses de poux", "Les assis". Souvent aussi "Le dormeur du val". dans son trou de verdure, l'enfant. L'enfant aux deux trous rouges. L'enfant malade, l'enfant mort. Sous le soleil exactement. Me pourchasse partout. Un texte, un jour lointain. Son titre :"Elle a froid".

...

VII

Dire Arthur et vous tutoyer, n'y suis pas arrivée. M'y suis pourtant acharnée, et rien n'est venu. Rien. Comme si vous étiez loin, trop loin, ailleurs. Malgré vos éternels 16 ou 17 ans. Malgré la puissance de la Bouche d'ombre, et l'ennui, et la quête. Malgré ces histoires de vraie vie absente, de E blanc[s] et d'ailes. malgré tout ce qui nous lie.

.....

(textes extraits du recueil collectif Ailleurs / épisode I  - publication du Musée Arthur Rimbaud - Charleville-Mézières 2008)

http://www.myspace.com/ailleurspoetiques 

 

Denise Desautels fut en résidence au sein de la Maison Arthur Rimbaud dite Maison des Ailleurs, du 13 mars au 5 avril 2009
Elle avait déjà été invitée à Charleville-Mézières en 2008

 

Consolation peut-être  

 

( Audrey Thibodeau & Warwick Long. photo Robert Etcheverry)

 

Elle. Lui. Son bras aussi haut qu’une pensée.

Que dit ton corps quand il ne bouge plus ?
quand il refuse de céder devant le poids du monde ?

À quoi prétendent nos corps quand ils essaient 
de résister à la pression des murmures ?
Nos mains droites, paume contre paume.

Plusieurs fois nous sommes deux, vingt 
et parfois abruptement.

Deux. A tomber. A nous relever.
Plein fracas à l'intérieur.
A chercher ce qui ne va pas de soi. 
Un allongement de l’aube.
Deux. Athlétiques. Aériens. Dans l’attente.
Jeu. Joie. Consolation peut-être.

Deux. Un ensemble de bras 
dans un bleu trop liquide.
Deux. Une architecture mobile 
de gestes et d’ombres.
Qui tentent de se rejoindre, se croisent, 
s’effleurent, se prolongent.
Se portent secours parfois.

N’arrivent pas toujours à oublier les abus 
de ténèbres. Dehors, dedans.
Côté soupçon, légèreté, euphorie, métaphore.
Nous débattre en douce. Nous laisser entraîner. Penser 
à autre chose. L’espoir ferme.

Danser comme on dit : nager.
Nous nous abandonnons à l’oblique de la nuit.
En solitaire. En aveugle.

Une tête vive et noire. Sur ta jambe gauche, 
ta poitrine. Sous ton aisselle droite.
Quel étonnant tableau de notre humanité !
Encore belle. Encore vulnérable.

Parfois ses bras à lui au-dessus, les siens à elle 
à proximité de tout, de rien.
Bras avant-bras arrière, treillis extravagants.
Devant la brusquerie des faits, l’extrême 
futur de nos bras.
Une utopie déploie ses ailes, on dirait.
Trois, vingt, mille diagonales de lumière.

Formes obscures en mouvement dans l’indigo.
Nous nous acharnons. Nous nous dépaysons.
Nous nous observons sans nous regarder.
Qu’y a-t-il plus loin ? au-delà ?

Nos corps vivants, amples, sculptent la ville.
L’envergure de nos bras.
Nos corps eux-mêmes en arrêt.
 
Nos corps sculptures.

 


Ce texte a accompagné un duo extrait de Lumière, présenté dans L’atelier du danseur Paul-André Fortier : un espace pour les mots, en 2005, 
par le Festival international de la Littérature, en collaboration avec le Studio littéraire et en partenariat avec Fortier Danse-Création
 
( in l'Oeil au ralenti / ed du Noroît  2007 )    

 

 

*** 

 

Le deuil & l’enfance

 

Elle s’est éloignée, a pris le large, comme on dit, pour quelques semaines ou quelques mois, s’en est allée jouer ailleurs avec une douzaine de natures mortes, des cahiers bourrés de notes et surtout, surtout, sa mémoire toquée, accrochée à une blessure d’enfance et à cette langue de la blessure, qui n’appartient qu’aux autres, du moins on le prétend. Une fois au loin, une nuit – et bêtement parce que c’était la nuit avec ses caprices de nuit - , elle s’est embrouillée, a perdu le sens de l’ouïe et de la mesure, a perdu le sens de la forme, et du battement, a vu se lever l’enfant en elle , apeurée par les clignotements de son cœur,

 

happée par le monde qui, la nuit, n’est que bourdonnement. Feuilles, insectes, chats, fleuves, statues, frissons, tout y fait du bruit. Soudain, la Grande Ourse elle-même s’est affolée, a mêlé sa forme discontinue à celle du cœur clignotant, a mêle ses visions de nuit à celles qu’on voit parfois monter des bûchers et des cimetières. La Grande Ourse, cette nuit-là, s’est durcie, retenant sa cohorte d’étoiles farouches dans son vagabondage, retenant les heures et le bourdonnement du monde, retenant l’enfant du bout de son aile. Refermée, son aile. Des figures anciennes tournoyaient dans l’air. Des blessures d’enfance

 

( extrait de    « Cimetières : le rage muette »   ed des photographes Dazibao )

 

Tout ce bleu

Gauches, la main et la marge, toujours étonnamment gauche, l’espoir, parmi les vérités du jour, quand le désir se rapproche de la toile : voir, imaginer, mordre, aimer, mourir. Or, tu les entends qui remuent, ces vérités offertes, désarmées par les effets du désir, vents larges et profonds entre ciel et œil, dans cette chambre sans mur où se croisent de lents visages. Tu les observes comme un avant, comme un après, confondus en une seule mémoire future que tu inventes, qui dépayse et allège toute fin.


De temps en temps, la réalité se déplie devant toi, va n’importe où, dans toutes les directions, jusqu’au bout des gris et des rouges appuyés les uns contre les autres, petites nostalgies de la langue, en carrés, en rectangles, qui tournoient, portées par un souffle dont l’ocre, à l’improviste, rapproche la terre et les anges ; dissonante, la réalité, jusqu’à la périphérie de la confidence ou du vide pendant que la nuit monte très haut. Il faudra sans doute que, patiemment, tu continues à regarder «passer le ciel».


«On a parfois des images», dis-tu, et on les plante dans un coin du jardin, on rêve d’arbres et d’heures immédiatement accessibles, sans souffrance, imperméables au souvenir, on joue et, c’est la surprise, on les entend qui poussent, nuit après nuit. Frivoles, les arbres et les heures, «quelque temps plus tard», au loin, toujours plus à gauche, mêlés à des récits de voyages où les vocables, dans l’attente d’une joie, s’emportent, récitent autrement colère et consolation, absence et désir, ruse et lumière.


Soudain un appel, un sursaut, une réponse, et la transcription de leurs échos multiples fait tache à l’endos des cartes postales. Tu le sais, c’est chaque fois le même stratagème : les cris du monde survolent l’océan avant de t’atteindre, assise ou debout parmi des flots de pigments, tes doigts agrippés à la tasse de café, tes yeux soutenant l’insolence des mots, tes yeux plus avides qu’hier devant cette avalanche de vie. «Moi aussi de loin», t’ai-je répondu, j’essaie de freiner l’accélération du désordre.


Comme toi, je le cherche, ce «bleu rangé quelque part», égaré entre deux ou trois événements d’hier et l’indomptable aujourd’hui, oui, je le cherche dans l’oblique du tableau où, avec le temps, il se sera forcément mêlé aux mille et une inquiétudes en attente au fond de ton œil, en attente dans l’oblique du paysage. De plus en plus indigo, de plus en plus nuit, le bleu, avant qu’il s’ouvre tout grand, et coule au-delà des coins et des bords, bien au-delà des paupières. Comme une mer de novembre.


J’écris comme tu dis que tu peins, en répétant, en bafouillant, avec cette main gauche qui s’obstine à raconter des bribes d’histoires venues de loin, de très loin, longtemps clandestines, enfouies sous tant de rumeurs, de renoncements ; avec cette main qui marque et rature toute surface polie ; avec cette main qui vrille la terre, villes et cimetières, jusqu’à ce qu’une hirondelle en jaillisse. Car ce qu’il y a de secret et de mouvant au creux de cette paume gauche s’appelle encore l’espoir.

 

***

 

La Blessure  ( extraits)

Souvenir :"ce qui revient ou peut revenir à l'esprit des expériences passées ; image que garde ou fournit la mémoire".

Je raconte un souvenir d'enfance ; je dis : autobiographique, vérifiable ; je me raconte publiquement, je m'étale et m'affiche, et en cherche la raison. Rien ni personne (l'événement ?l'ambiance dans laquelle il s'inscrit ? l'émotion qui s'en dégage ? les larmes ? l'apitoiement ?). Rien ni personne. Le témoignage n'intéresse pas. pas vraiment.

......

La mort. Répétitive. Le cœur comme le temps en arrêt."Litanie : ton père, ta grand-mère, ton oncle Paul ; Rita et sa fille : un accident ; ton petit cousin Gilles : le cercueil tout blanc, tout petit ; ton grand-père paternel, maternel ; une amie intime de maman ; et les autres." Le dimanche, nous achetons de magnifiques bouquets de fleurs chez madame L'Espérance et nous allons à la montagne les déposer sur les pierres tombales. "Le dimanche, nous allons au cimetière", en insistant sur l' "e" muet, en allongeant le mot, et nous faisons des prières qui font pleurer ma mère. Le dimanche, la mort.

Je me souviens qu'il pleuvait souvent. Je me souviens que nous nous arrêtions à l'Oratoire au retour. J'invente peut-être que l'air était irrespirable.

La mémoire. La main lente jusqu'à la blessure. La main trace des signes d'effroi. Je tourne autour, puis m'enfonce les yeux ouverts, les yeux lucides dans la confusion des images. Est-ce le souvenir, ou sa transposition photographique, ou sa gauchissure au fil du temps, ou l'imagination fertile ? Les mots seuls en terrain miné.

Ton père s'est éloigné ; il a préféré attendre pour prendre la photo. Il nous a laissé entre nous. Et tu l'as regardé s'éloigner sans rien dire. Peut-être as-tu regretté de ne pouvoir l'accompagner? Je n'ai jamais osé te poser la question. je n'ai jamais voulu savoir.

6 mai 1950. On te murmure à l'oreille :" Elle n'a plus de père. cette nuit elle est devenue orpheline." Des mots. Tu pépètes : "Orpheline", comme un secret. "Orpheline". tu apprends le sens de ce mot à ce moment précis à cause de la voix, de son ton pathétique. ta mère te murmure à l'oreille des mots qu'on ne répète pas : un secret.

...

Peut-être as-tu demandé si les orphelines avaient le droit de jouer, de courir ; si elles étaient différentes des autres enfants ; si elles étaient toujours vêtues de noir. Tu n'as pas osé poser la question.

 

6 mai 1950. Il y a tant de monde à la maison. je me souviens des larmes et des caresses de ma mère ; des chuchotements tout autour ; une ambiance de corps agités, démesurés ; des effusions ; des bras gigantesques au bord du gouffre ; des bras, des mains, des doigts crispés sur les épaules de ma mère ; de l'excès : "Ne pleure pas, ne pleure plus" en pleurant. Le sens de la tragédie. "Que tu sois forte..." des grands-mères, des tantes. pendant que l'on parle à voix basse, je ne regarde pas ma mère dans les yeux. On a sonné : des amis, des voisins. Il n'y a plus de place. Il pourrait s'agir d'une fête avec des larmes de joie. Il y aurait des chants et des danses. Je pourrais voir ma mère danser. Ma mère : je suis là accrochée, retenue. le temps interminable ponctué de mots. Toujours les mêmes. On les contourne. Peut-être ai-je désiré que la conversation glisse sur autre chose ; que les voix montent ; que quelqu'un se mette à rire subitement ; qu'on me raconte une histoire ; qu'on oublie tout. Tout. La vie comme avant.

...

( La Blessure, texte inclus dans le recueil Un livre de Kafka à la main / ed Noroît 1987 )

***

 

Prise II : contamination ( extrait)

 

Phrases. Alphabet. Incendies. Derrière/sous la solitude des fenêtres. Vif écho. Sous-sols, barbelés et prisons. Où en sont les actualités guerrières ? Se terrer. Se taire. Rien ne doit sortir de la close bouche. De la close bouche. Le monde se porte mieux, ma mère dit, enseveli derrière/sous le béton des hauts murs, béton des bouches. Caché. On ne parle pas de ce qui doit rester caché, occulté, masqué. Rester tu. On se tait. On n’en parle pas. On ne sait rien. On n’az rien vu, ni entendu, ni quoi que ce soit, ni personne, ni aujourd’hui, ni à tue-tête. On se barricade derrière / sous les tissus, les laines tissées, tissées serrées, tissées fin. Fin de la famille. Entre nous, cela doit rester, ma mère dit. Viols, violences, guerres, guérillas, on ne voit rien. Rien. On. Ne sait rien. On. Se tait. On. Ne s’en mêle pas. S’en lave… les petites pattes. Mais ma mère ne dit pas : on s’en lave. Silencieuse, réservée, coite, ma mère, dans ces cas-là, les pattes sur ses gardes, on dirait. Trop occupée par sa fille, ma mère, par les mains et les mots de sa jeune fille, les pensées, l’âme, les intentions, les intuitions, les vêtements trop longs, trop courts, ma mère. On. A l’habitude des petites fuites, des petits replis, des petites trahisons, zon, zon, zon, zon, zon, zaire. On. A choisi de se réfugier dans l’ignorance, la réticence, la prolifération des interdits. On. Laisse les choses humaines courir, courir, courir, pourrir. Mourir. La belle affaire.

( in l'Oeil au ralenti / ed du Noroît  2007 )  

 

***

 

...une histoire de beauté...   

 

Audio    *

 

Une phrase, qu'on aurait dû ravaler aussitôt, une seule, modeste, même trouée, a suffi. Une volée de plomb au creux de ton oreille, et tu es tombée, mon papillon, ce midi d'octobre, tombée de haut, dans une embuscade, sonnée, comme on dit, seule contre tous, irréparablement seule. À l'abandon. En dépit de ce vêtement de caresses, qui de jour en jour s'épaississait. Seule, avec tes yeux qui s'éloignaient, enfiévrés par un imprévisible espoir. Oh! à n'importe quel prix l'espoir. Un lac au centre de toi, abondant et têtu, parmi des couleurs de bouleaux et des tentations toutes simples: debout, deux ou trois pas, ton avancée vertigineuse sur l'herbe, debout, dans la souplesse de l'aube,


la plante de tes pieds glissant, soutenue par un rêve de miracle, sur quelque moelleux paysage, vivement debout, ton corps aux quatre vents, tes ailes, et des printemps en enfilade, et des gestes élémentaires qui reprennent vie, parmi les objets domestiques, dans le déroulement ininterrompu des secondes. Seule, mon papillon, avec tes yeux de bouddha dans l'ombre, immergés, qui fabriquaient du futur infini, tes yeux qu'on n'arrivait plus à suivre jusque-là. Tu t'absorbais dans l'observation de tes dernières nuits, tes derniers étoilements, ton dernier décours de lune, et ta voix accompagnait tes yeux. Tu comptais tes heures, tes secondes, tes petites joies restantes,


tu comptais, avec l'intention de te ralentir jusqu'au miracle, ta vie en boucle, tes hanches en faction, niant secrètement leur anarchie, tu comptais, avec dans ta voix cette douceur de la précaution, essentielle à ta petite jambe folle, fantaisiste, qui te résistait, qu'il te fallait amadouer jusqu'au miracle. Une douceur empruntée qui ne te ressemblait pas. Contre toute attente, sauf la tienne, tu souriais, Sisyphe heureuse, seule devant la démesure du vide, volontaire jusqu'à l'euphorie, et ton sourire flottait au milieu de ta voix, de tes yeux, ça viendrait, oui, ça viendrait, ta résurrection laissée en suspens dans les trous de la phrase. Or, quelque chose clochait, la terre était trop belle vue d'aussi loin.


Même le béton était beau, même la boue, les chiens, les complots, les cris, l'interminable désordre des rues, le froid, les klaxons, les maisons qui penchent, les parfums disgracieux des ruelles, même la pauvreté, la poussière, les prisons, même les ruines dans le parc, même la saleté, même le vieillissement était beau. Trop beau. Déchirant. On n'arrivait plus à suivre la cadence de ta voix brûlante, en écho dans ce musée des splendeurs terrestres où le futur s'étiolait, en prenant un couloir transversal. Tant bien que mal, on ramassait les morceaux de son coeur et, au fond de tes yeux qui s'éloignaient, la beauté enveloppant les choses humaines finissait par retrousser, puis se détacher complètement du béton, de la boue, des chiens,

Shirt Four                                                                       ©Betty Goodwin 1971

des cris, des klaxons, de la saleté... la beauté levait, avec en elle le projet de t'emporter, de te capturer en quelque sorte, et tu disais «non», et tu hurlais «non», et ta petite jambe folle déposait sa tragédie dans ton hurlement. Comme on dépose les armes. Tu finissais par t'endormir, traversée par le brouillard de ta dernière chambre, ton corps de plus en plus vague, tes hanches coincées sous leur armure de beauté, tandis que les fantômes de ta nuit avançaient, déformaient ton visage, devant des morceaux de coeur mal vissés, et les fantômes introduisaient, sous tes paupières, un avant-goût de ta fin, ta dernière photographie, ton corps invraisemblable de décembre, ton corps cédant, s'abandonnant, sans aucun bruit, se refermant sur sa dernière étreinte,


refroidissant, avec lenteur refroidissant, puis disparaissant un matin en fumée. D'une nuit à l'autre, la même stratégie, sournoisement la beauté avançait, miroitante, déroulait ses mirages, un par un, tant de prodiges au fond de tes yeux captifs qui s'éloignaient, qu'on n'arrivait plus à suivre, et aussi dans ta voix qui n'était plus ta voix, inutilement ralentie, puis inconséquente la beauté figeait son élan, se figeait comme un mauvais œil, avec son désir de te capturer, et devant ta dernière résistance elle cédait une autre fois, la beauté, stoppait son élan, retroussait aux quatre coins de ton corps, s'émoussait, te laissait en plan au creux de ton dernier lit. Dans ton sommeil, ma Sisyphe écorchée, on entendait ta vie, ton espoir pleurer.

 (in Tombeau de Lou / Ed du Noroît)

 

* si cette publication est soumise à copyright, elle sera supprimée dès l'information transmise au webmaster  

écouter un autre extrait du Tombeau de Lou lu par jlmi

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En guise de biographie …

" De la douceur

Tout est là : froissements de tissus, ailes brisées, bruits de salive, claquements, cris, lézardes. Toutes les musiques du corps, attachées les unes aux autres au rythme des choses simples. Au loin, un ciel pourpre qui s’en va. Tout près, un étoilement ou une trouée, quelque chose de flamboyant qui fait signe : une table d’écriture, une femme assise, étonnée, les mains pleines d’argile et d’encre. Elle a posé son corps dans le réel, dans le brouillard que produit la terre, en se soulevant. Et son corps - ce sel ramassé dans ses os, sa folle humanité - veille contre l’oubli. Elle est là, toujours assise dans le réel, à se demander si, au ras du sol, le bonheur a un parfum. Hiver après hiver, elle glisse dans sa voix : Cela ressemble à de la douceur. " (extrait de l'Oeil au ralenti  ed du Noroît 2008 )

Denise Desautels, poète québécoise, est née en 1945

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* photo de DD par Gilles Daigneault